fictions | de la condition de blogueur

30 | faute de savoir désormais les enrayer


Du blog comme fiction. 1ère mise en ligne décembre 2008. Pour l’empilement des contributions ci-dessous. Et toujours : suivre de Jean-Louis Kuffer les Pensées de l’aube ou les Ceux qui. Texte repris dans Société des amis de l’ancienne littérature.

 

Beaucoup les jalousaient. Ils ne dépendaient de personne : ils intervenaient sur le réseau avec des images, des enregistrements sonores, leurs déplacements au jour le jour. Ils imposaient des auteurs qu’on n’aurait jamais lus sinon, on aurait dit que les plus vieux empires de la presse pourraient partir au vent tant, où qu’on aille, les usages du réseau servaient au plus élémentaire de la vie quotidienne. Depuis les lieux de travail, ou dans les gares, et bien sûr même chez soi chacun sa machine, les blogs étaient devenus le premier partage.

Eux, les blogueurs, ils l’avaient compris en avance. On y avait vu une instance de plaisir, ou d’insolence, ou simplement le goût d’une certaine critique, d’expérimenter images ou découvertes, une façon évidemment neuve de dévoiler son atelier. On avait compris bien tard comment ils s’entraidaient, renvoyaient de l’un chez l’autre, et s’étaient eux-mêmes pris au piège de contenus devenus une finalité : ils ne cherchaient même plus à publier de livres, ni d’articles – leur blog leur suffisait.

Et cela devenait effectivement pour certains un univers, avec des rubriques, des catégories, des réserves plus ou moins accessibles, ou carrément dissimulées. Quand on s’aventurait dans ces galeries qu’ils avaient fini, à l’ancienneté, par constituer, on retrouvait des personnages, des paysages, des fictions, bref, l’illusion d’un monde.

Bien sûr on avait fini par réagir : syndicats d’éditeurs, comités de sauvegarde de la presse écrite, avec la contribution financière parfois décisive de certaines corporations marchandes délaissées (on avait beaucoup commenté la fin des chapeliers dans les villes). Seulement, qui pouvait désormais effacer du temps privé de chacun les échanges sur réseaux dits sociaux, ces liens qui passaient d’un visiteur à l’autre et qu’eux, les blogueurs, avaient appris à manipuler.

Qu’ils ne tiraient pas bénéfice de leur activité ? On avait pensé qu’à peser ici on limiterait leur influence. Mais que leur fallait-il ? Une petite machine de rien, un rectangle bleuté, et l’art dans la ville d’aller se placer aux nœuds d’accès libre. Certains avaient un autre métier, on parlait de blogueurs couverts (jusqu’à kinésithérapeute ambulant, informaticien dans telle société de service, enseignant discret de collège rural, père de famille à Dijon, bibliothécaires même, cloisonnant soigneusement par des pseudonymes leur activité professionnelle de leur action réseau). Certains s’en moquaient, puisque jamais notre vieille société n’a pu se résoudre à être cohérente avec elle-même : au lieu de se plier au boycott parfois évoqué on les invitait, les blogueurs. Où qu’ils aillent, leur communauté s’en tenait informée, c’était le réseau découvert : étaient-ils artistes, d’un genre plus contemporain ? Même cela ils semblaient ne pas s’en préoccuper : c’était le point le plus obscur, quand on discutait avec eux, la façon dont eux-mêmes ne savaient aucunement définir ces objets mouvants, aux frontières floues, qui les occupaient désormais essentiellement.

Qu’avait-on gagné ? Les contraindre à certaine discrétion ? On citait le cas célèbre de cet ancien journaliste, peintre à ses heures, écrivain évidemment, qui désormais vivait de ville en ville, revenant à intervalles non prévisibles dans une discrète retraite de montagne, et sa voiture était comme le prolongement de son activité – mobile, donc. Une photographie circulait. Ces gens-là avaient donc tellement confiance ?

Les autres, depuis les gares, les hôtels, clandestinement depuis leurs lieux d’intervention ou de travail, via parfois un petit disque dur dans la poche arrière du pantalon ou un simple téléphone, avaient quasiment disparu du monde visible : mais enrayer la profusion ou le développement de cette fausse fascination virtuelle, c’est comme si, finalement, on avait dû renoncer.

 

 

Avec la complicité photographique de Jean-Louis Kuffer, blogueur.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 2 décembre 2008 et dernière modification le 12 mai 2009
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Messages

  • ll est beau, ton texte.
    Comme la "toile arachnéenne" d’une gelée matinale, un 2 décembre d’une ère indiscernable.
    Il traine derrière lui comme des couleurs arrachées à la forêt des liseuses et liseurs de Farenheit 451.
    Des couleurs qui vêtent pensers femelles et mâles, non plus lus mais tracés.
    Je nous y reconnais : toi, elles eux, nous.

    Voir en ligne : tisserand(e)s des idées et des mots

  • et que bien sûr tu en fais partie, Grapheus, de cette "toile" étymologiquement liée à "texte" - en fraternité donc !

  • Suisse 1er décembre : JLK photographié par FB au volant de sa voiture, c’est l’Histoire en marche. Et nous lecteurs, on bave...

  • et comme dans toute société il y avait le marais, et même la tourbe, et puis les petits, nombteux, à la base

  • ... qui est un beau titre de René Char, habitant du Vaucluse - mais sérieusement, Bridgetoun, je crois que le fait nouveau et considérable c’est ce modèle d’organisation différent, où les réseaux genre Face Book (JLK le pratique beaucoup, et moi de + en +) permet une circulation dans la profusion, crée d’autres associations, et fait que le blog "Paumée" compte tout autant dans la galaxie, l’impression que se crée progressivement une sorte d’auteur collectif et que c’est probablement le plus passionnant du phénomène blog

  • Ils étaient industriels, ils étaient juristes, ils étaient aussi parfois extrêmistes, ils étaient sous le coup de la fascination de la facilité et de l’illusion d’ue certaine construction de soi, ils étaient en quête de nouveaux marchés, ils étaient en quête de reconnaissance, ils étaient pétris de certitudes, ils étaient dans le nouvel el dorado du capitalisme, ils étaient à commenter à l’emporte-pièce l’actualité, ils étaient là aussi souvent à s’insulter, ils étaient anonymes pour mieux nuire, ils étalaient leur nom aussi pour mieux se faire respecter, ils étaient à la recherche de l’autre, sans que l’autre ne soit autre que les diminutifs en cascade dans des colonnes parfois sans fin de commentaires non lus, ils étaient souvent aveugles et sourds, les mains rivés comme des tentacules au clavier, ils étaient en slip, en tee-shirt vautré sur leur lit à manger de la junk-food et à caviarder les forums ouverts, ils étaient dans la certitude que l’expansion infinie des réseaux leur ouvrirait le sésame à leur propre être, ils étaient dans l’illusion d’une liberté, sans s’apercevoir que l’efficacité du pouvoir organisait leur vie, ils étaient jeunes ou vieux, tous à haranguer ls foules pour dire à quel point tout cela était merveilleux, ils étaient là à faire circuler leur recette de cuisine, leur dernière idée sans culture, à transmettre leur prétention d’ego dilaté à l’aune de la dissémination généralisée de l’orgueil, car on était à l’époque des micro-orgueils, on était à l’époque des mini miroirs d’existence qui se maximisent à la mesure de l’illusion de l’infinie, ils étaient des millions à traverser des dimensions sans espace, des pages sans reliures, où les informations distillés avec stratégie organisait un nouvel ordre du marché, ils étaient des millions à scande la liberté pour mieux se repaître des idoles clonées d’un société en mal de sens, ils étaient des millions attablés au repas de la vacuité incapable d’autres actions que celles des traversées sans appétits de territoires désolés.

    Car, oui François, si pour une part il y a bien cette possible description que tu fais, et à laquelle je peux adhérer d’une certaine manière, il y a aussi cette réalité ici décrite.

    Tout cela — ne soyons pas dupe — est surtout gouverné par une nécessité quasi-ontologique : le meilleur moyen de faire cohabiter les 6 milliards d’homme qui tournent en rond tout autour du monde, qui est une autoroute en boucle parce que l’homme est un mobile en accélération constante, est de leur permettre l’immobilité. Internet est une ruse de la nature pour que nous nous entretuons pas, est une ruse de la nature pour neutraliser l’accès de cette insociable-sociabilité.

  • c’est marrant cette volonté d’en faire partie ,mais faire partie de quoi ? d’une communauté de blogueurs rattachée à un maître à penser en littérature ? Comme si tout se jouait là ,là ? mais où ? là ? cessez de baver ! cessez de pleurer parce que vous êtes petit ! Réjouissez vous , vous avez enfin trouvé un modèle,un modèle ? Mais un modèle en quoi ?

  • même plus besoin de mes yeux, ni de rien, on grimpe dans l’araignée, on s’installe dans les coussins et on met la gomme - hautes tiges téléscopiques griffent l’autoroute

    et c’est un chouette modèle d’araignée, en rétractant ses pattes, ça donne Gregor Samsa

  • ce qui est bien, justement, c’est que c’est sans conditions

    Voir en ligne : ms

  • Faut pas baver Michèle, d’ailleurs vous ne bavez pas du tout : le blogueur vit de lire et d’être lu et de faire lire et écrire et d’écrire et de susciter de multiples échos qui sont autant de réponses ou d’interrogations, là dans ma voiture je téléphonais à ma fille Sophie qui lit Quichotte dans le texte mais n’était pas à l’impro de FB, sans savoir que peu après ledit FB me filerait PEUR - Sophie qui devait me filer du blé alors que c’est FB qui me payerait ma moussaka ce que j’ignorais, et maintenant (six heures du mat grand ciel aussi scintillant que la casino d’Evian sur la rive d’en face)j’écoute PEUR en songeant à ce que va me dire la suite d’un récit et je vous imagine à Soues et une autre Michèle se couche à Tahiti qui ne m’écrit plus depuis des mois - et je pense à Phil Rahmy qui en bave et que je n’aurais jamais rencontré sans le blog de FB, ainsi de fuite...

  • Et n’oublions pas le lecteur de blog, nouvelle espèce qui se délecte à lire. Au hasard des liens, des citations, des renvois.

    Voir en ligne : http://marsupilamima.blogspot.com/

  • Et en plus ils buvaient au goulot
    de leur bouteille à l’amer l’absinthe verte des mots.

    Mais que faisait la police ?

    Voir en ligne : http://thegondolfotravellerpoetclub...

  • Entretemps je suis revenu du Tibet et j’ai perdu le phone noir que j’ai là sur la photo que tu as prise pendant que j’appelais ma fille Sophie, entretemps un jeune haltérophile belge a retrouvé mon autre phone rouge égaré avant le noir devant son club de Clarens juste à côté du cimetière où reposent Vera et Vladimir Nabokov à trois tombes de celle de Kokoschka, entretemps j’ai publié un recueil de mes notes de blog à L’Âge d’Homme que j’avais quitté quinze ans auparavant pour diverses questions, intitulé Riches Heures et que je t’ai envoyé entretemps, mais entretemps j’ai reclaqué la porte de L’Âge d’homme pour d’autres questions diverses et là je n’ai plus d’éditeur que mon blog sur lequel figurent les six premiers chapitres de mon nouveau livre que je vais finir ces prochains jours, or entretemps je serai peut-être mort puisque nous partons demain à Rome et qu’il arrive que les tunnels s’effondrent ou que les trains déraillent ou peut-être même explosent, et ma mère disait que les Italiens sont les Italiens, que pour ma part j’adore, mais mon livre sera sur mon blog, au moins que ça serve à quelque chose, et je l’achèverai par d-mail (dead-courriel) ou peut-être les lecteurs de mon blog s’y colleront-ils, enfin sait-on ce qui se passerait entretemps, pour l’instant je voulais juste te dire que ça m’a fait tout drôle de me voir dans ma Jazz sur ton blog, c’est toujours bizarre de se voir de dos, donc je t’envoie mon image de face sans te dire le secret de cette image qui relève de la fiction autant qu’un portrait de dos, mais c’est en vrai que je t’adresse mon fraternel bonsoir, amigo...

    JLK

    Voir en ligne : Entretemps je suis revenu du Tibet