fictions | nettoyeurs de blogs

pour sa santé, le réseau avait besoin d’être débarrassé de ses adresses mortes


J’avais découvert ce service, puis cette salle, à partir d’un de ces forums où on discute. J’étais passé des tas de fois devant ce bâtiment, avant et après : avant c’était un central téléphonique, le toit était surplombé d’antennes, de paraboles, il y avait un monde énorme à travailler là-dedans. Et puis tout d’un coup ils avaient fermé, c’était resté noir, abandonné. Puis reconverti en services, en bureaux : il en prolifère tant qu’on ne s’étonne plus. Ils avaient fini par démonter les antennes. Par les verrières, d’en bas, on se doutait bien que c’était ordinateurs et ainsi de suite, mais ça aussi, tellement banal maintenant.

Donc, ma question c’était : j’ai plein de morts, dans mon ordinateur. Des adresses dans le carnet d’adresses, des téléphones dans le répertoire téléphone, et surtout des adresses e-mail et même parfois des échanges de courriers entiers, sauf que cet ami ou ce correspondant n’est plus là, c’est juste des noms qui vous dansent dans le crâne, des présences derrière l’épaule, un son de voix qui vous hante : hommes qui tombent, mais n’en finissent pas de tomber, Dister, Ricardo pour les derniers et on leur en voudrait presque.

On m’avait donc suggéré de prendre contact avec ce service des nettoyeurs de blogs.

Le réseau remplaçait progressivement la réalité, non. Pour nous tous, il l’augmentait. Ou bien encore, plus exactement, il changeait notre relation à la réalité, notre perception des micro-espaces ou de quelques micro-réalités des plus lointaines : quelqu’un mangeait un poulet-frites le samedi midi à l’autre bout du monde et vous étiez au courant, cela ne changeait pas forcément votre vie propre. Mais cela multiplié sur la totalité de vos relations, et, encore plus, ce phénomène qui rapprochait de vous ceux avec qui vous échangiez tout le temps, tandis que s’éloignaient ceux qui ne vous y avaient pas rejoints : même avec les plus proches on se permettait parfois une relation réseau qui ajoutait une lettre à l’alphabet, toujours incomplet évidemment, du plus quotidien. Il n’empêche : si la relation au réseau fait partie de votre relation à la réalité, il importe de veiller à ce que les réalités virtuelles puissent être attestées par un fait réel. Cet ami qui commandait un poulet-frites, le samedi midi, à l’autre bout du monde, on aurait pu rédiger son billet aussi bien que lui-même, du moins cette partie-là.

C’était la tâche des nettoyeurs de blogs. Ils étaient très jeunes, cela m’avait surpris. Nombreux, et cela aussi m’avait surpris. Ils bénéficiaient d’un financement assez considérable, mais assez d’intérêts publics et privés étaient en jeu : les opérateurs de téléphonie, ceux qui établissaient la carte des liaisons en fibre optique, pour tous ceux-là, nettoyer les champs morts du réseau était une tâche qui compensait allègrement leur contribution.

Pour mon petit problème, c’était vite réglé. Mais quand ils ont testé mes identités je n’en revenais pas : non seulement mes interventions dans les discussions, les commentaires, les forums, ils remontaient. Mais les blogs sous fausse identité (j’ai toujours un blog régulier sous fausse identité, que j’efface et fait renaître sous autre forme, et autres textes, quand l’actuel est découvert), ils s’affichaient sous forme de liste, et sans rien oublier. « On vous nettoie l’ensemble, mais nous devrions normalement les déclarer », m’ont-ils dit, je les ai remerciés : pas fier de moi.

Et puis, autour d’eux, et sur les galeries, plus cet immense magasin en arrière, les archives qu’ils conservaient. Nettoyer le réseau des blogs morts, oui : mais de leurs archives, qui les enlèverait ?

 


François Bon, carnets perso © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 10 décembre 2008
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