de cet écho anticipatif

39 | une faille de Face Book troublante révélée au public


La presse vient d’en faire ses gros titres : « Une faille de Face Book mal connue mais troublante révélée au public. »

Bien longtemps que j’ai appris qu’en informatique il n’était pas besoin de tout comprendre au langage des informaticiens. Cela se stabilise dans le temps, les possibilités techniques qu’ils décrivent finissent par se propager, on les utilise, on n’a toujours pas bien compris sur le fond comment ça fonctionne et sur quel principe, mais l’usage remplace la compétence.

Ainsi d’une base MySQL, de ce que signifie l’abréviation adsl ou la notion d’ACI (application informatique de type grappe, oui mais encore ?), et pourtant on les emploie tous les jours. On alterne soi-même sur des pistes où il vous semble avancer à tâtons, c’est un environnement un peu barbare, on s’inscrit à tel réseau « rien que pour voir », quitte à laisser tomber tout cela après. On visualise (plutôt que les lire attentivement) des sites et forums où ces questions d’usages neufs sont décryptés, on sait que certains s’imposeront, d’autres non : mais quand même, de cinq ans à cinq ans, quelles modifications du paysage, quelle transformation de nos possibilités, nos relations même, jusqu’aux plus proches.

Ainsi, donc, ces premières discussions apparues sur la notion d’écho anticipatif lors des saturations réseaux n’avaient-elles rien de si étrange par rapport aux habituels problèmes de développement informatique, comme lorsqu’on avait commencé à nous parler de cloud computing ou autres web sémantique etc. Après tout, tant d’inventions parfois de taille à vous basculer un monde (c’est à partir d’un mémoire sur le bruit résiduel dans les réseaux de téléphonie, lors d’un stage de fin d’étude chez IBM, que Mandelbrot avait été amené à formuler ses premières théories d’invariance d’échelle, et donc la pensée fractale, puis le statut de la pensée chaotique dans les phénomènes les plus quotidiens – qui ne s’en souviendrait pas ?), ces inventions partaient bien souvent du détail d’un fonctionnement atypique, imprédictible.

Dans le développement quasi saturant de ces réseaux sociaux, se superposant l’un à l’autre, agrégeant d’ailleurs, maintenant, leurs ressources dans des applications uniques, on avait été surpris, lors des moments de saturation (et ils étaient de plus en plus fréquents) à constater que ce qu’on nommait brouillard de données remontait les anciennes séries d’informations numériques, ne les remplaçait pas, mais s’y agrégeait – un peu comme on disposait de techniques pour retrouver, dans un disque dur, les informations numériques effacées et remplacées par d’autres ordonnancements. Et qu’une des caractéristiques de ce brouillard, remontant les strates temporelles lors de ces moments de saturation réseau (selon ce jeune et brillant thésard de Boston, R.V. Garder, qui le premier avait mis en évidence ce qu’on traduisait par « atypie mouvante anticipative », dynamic atypical backrising haze), une sorte de mascaret de données dites faibles traversait en permanence, de façon lisse (smooth) l’énorme masse de données que constituait pour chacun l’identité numérique (nos traces réseaux individuelles, que nous les organisions nous-mêmes ou pas), et se fixaient éventuellement à tel ensemble de données selon des caractéristiques, non pas prédictibles, mais – à les considérer dans leur ensemble – éventuellement détectables.

Il ne s’agit pas de mon domaine technique, j’essaye seulement de rendre compte au plus clair de ce que j’ai pu moi-même percevoir. Les imageries liées, il en souriait, à la mécanique des fluides, étaient cependant parlantes : comme ce que nous nommons mascaret, dans les grands estuaires, est une houle chaotique de surface remontant le courant principal d’un fleuve, mais parfois perceptible très loin en amont, au point qu’un pêcheur du cru vous indiquera avec précision, à telle racine d’arbre dénudée, tel creusement dans le sable ou la glaise, ce qui tient de cette houle presque invisible, on pouvait repérer, loin en amont dans le flux temporel, ces creusements ou ces micro-reliefs de ce qu’ils disaient (la langue de bois des informaticiens recommençait) accumulation statistique de données, ce qui pouvait identifier l’accroche de ces brouillards d’information susceptibles (même s’ils les nommaient données faibles) de remonter un flux temporel.

Tout le monde n’est pas Mandelbrot : on a tous en mémoire, aussi, cette fameuse esbroufe dite mémoire de l’eau (cherchez à cette expression), on n’allait pas recommencer l’affaire. Les premières mesures, révélées dans des symposiums spécialisés, avec diapositives projetées, n’étaient que des courbes et diagrammes étranges, certes, mais qui ne parlaient pas au cœur, et à ces figures on peut faire dire ce qu’on veut.

Alors ils avaient joué gros : prenons dans la presse de janvier 2008 (spécifiant qu’ils entendaient par « presse » une sélection des principaux quotidiens de province), la totalité des morts par accident de la route au 1ier janvier, deux jours avant, deux jours après. Vous en avez 70, 80… Lançons la recherche exhaustive de leur identité numérique. Maintenant, associons à chacune de ces personnes, via les liens et relations qui apparaissent dans la première recherche, ceux qui leur sont les plus proches. Pour l’ensemble constitué des 70 du premier groupe, et des 210 du second, lançons les diagrammes concernant les profils statistiques d’accumulation de données. Voyez, à moins six semaines, à moins neuf semaines, les 70 du premier groupe sont partiellement repérables par rapport aux 210 suivants. La démonstration avait fait froid dans le dos.

C’était il y a quelques semaines. Nous étions donc convoqués la semaine dernière pour l’expérience symétrique, qui naturellement en découlait : analyser sur le mois de novembre, de façon arbitraire, sur un large pan d’un réseau type Face Book, ces profils statistiques – reconnaître en amont ceux qui annonçaient une inscription comme celle repérée l’an dernier. Nous étions deux cents dans l’amphithéâtre de cette grande école. Sur écran géant, devant nous, nous suivions la progression des analyses, des diagrammes.
Oui, avec cette faille repérée désormais dans Face Book (dans la totalité du réseau, mais le côté populaire et la diffusion massive de celui-ci dans la jeune génération en faisait l’outil le plus pertinent), on pouvait partiellement, sinon remonter le temps, disposer de traces matérielles d’éléments prédictibles : « On n’est pas dans Blake & Mortimer, ou alors prouvez-le… », s’était écrié un des responsables, j’aurais bien préféré qu’il cite H.G. Wells ou Borges.

À ce moment-là, on les a vus s’agiter, discuter. Leurs machines fonctionnaient toujours, mais ils avaient coupé la projection. On nous a demandé de quitter l’amphithéâtre. On nous a dit que l’expérience était remise, qu’on nous remerciait. Qu’il y aurait un communiqué officiel sur ce qui, là précisément, leur devenait visible.

Nous avons protesté en vain. Nous attendons.

 

LES MOTS-CLÉS :

François Bon, carnets perso © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 25 décembre 2008
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Messages

  • Cher François, est-ce qu’il serait possible que tu expliques tout cela... je l’avoue, je n’ai rien compris du tout à ce ue tu écris... visiblement ça a l’air important, mais là... je sèche ...

  • Voir la réponse ici, Philippe, en forme de digression libre. Un des trucs qui me plaît, c’est que l’accès par le site classe tout de suite les textes selon qu’ils sont fiction, liens ou brèves, et blog journal. Alors que Netvibes ou les agrégateurs ne préviennent pas d’avance, désolé, mais pas tant que ça, pour les retours réguliers de lecteurs qui prennent ces textes comme document et non fiction : c’est aussi ça l’enjeu, j’espère !

  • Alors comme ça c’est sur Facebook qu’on lira la fin du monde par anticipation, ah ben j’ai bien fait de m’inscrire ? ;-) :-) :-)

    Boutade à part, j’aime beaucoup la notion d’écho anticipatif.

    Voir en ligne : traces et trajets

  • Oui, je viens de lire cela. Quelques jours sans passer réellement sur le web, seulement gestion de quelques millions dans une guerre des gangs sans envergure, aux adversaires très monotones, sans armes et sans réelles larmes, bref de guerre lasse, une guerre sans intérêt. Donc quelques secondes de gestion pour progression de territoire.
    Retour et lire ta réponse.
    Eh oui, j’ai sèché. Mais cela tient de mon cerveau, qui veut s’accrocher. Je tiens davantage du mollusque parfois que du crustacé.
    L’idée de l’écho anticipatif est vraiment bonne. Je pensais que c’était sérieux. Mais c’est sérieux de toute façon.
    Car la maîtrise des différents types de causalité qui déterminent l’homme et leur formulation/représentation en diagramme via des équations complexes permettra d’ici peu de tout voir sur notre évolution.
    Naîtra ainsi la possibilité de poser la structure absolue.
    En fait ton texte entre en écho avec ce que je lis avec un très grand plaisir depuis 3 jours : le volume 1 des nouvelles de Ballard. Textes géniaux, qui peuvent faire l’économie de toute forme de style (car Ballard n’est pas un styliste, il fait l’économie de toute réflexion sur la langue), car chaque ligne qu’il trace par l’imaginaire qu’il porte suffit.
    En le lisant, et en te lisant, et en relisant encore Jenvrey, je ne peux que reconnaître à quel point cette question de la prospective, de l’anticipation, de la fiction concrète qui met en jeu l’essence même de notre humanité est très importante et si peu pourtant explorée.
    Une forme de déficit. Une forme de déficit quant à la possibilité de questionner profondément notre être.
    Car oui, et si par la complexité des données et le croisement des données des facebookers, on pouvait d’un coup percevoir comme un écho anticipatif de nos devenirs.

    L’autre jour, ma mère est revenue catastrophée. Elle venait d’aller voir une face2Bvoyante, une de ces pythies contemporaines, capables de cérébraliser les noeuds denses des ramifications critériologiques de l’interface mondiale. Catastrophée, car elle avait prédit ce que toute pensée se refuse à envisager en-dehors de la fiction : la mort. La F2Bvoyante après une transe l’ayant conduit dans les interstices résiduelles de paquets d’information flottant dans le réseau comme des particules de champ brownien, lui avait annoncé ma mort. Pas la sienne, mais celle de cette autre chair, étroitement liée à elle. Ecoutant cela je ne savais que faire. Car on savait que les prédictions de ces voyantes étaient justes, car non pas basées sur une quelconque intuition, mais sur la consistance de données fiables, structurant une information vérifiable.
    Oui, vérifiable, et dans peu de temps. Seulement celui de mettre un point à cette phrase, une crise cardiaque devant survenir en ce terme.