bio | soir à Wolfville

recherches d’un nouveau monde, 1


La ville était une rue. Des kilomètres, on longeait les maisons qui la bordaient, elles-mêmes gardaient distance. On reconnaissait les riches et prétentieuses, d’autres plus anciennes, minces et tarabiscotées, mais mieux fondues au paysage, et quelques pauvres parfois, avec autour ces restes ou épaves.

Bien sûr la vie sociale s’effectuait comme ailleurs, près de l’église, grand bâtiment austère et clos, comme hostile, ces blocs allongés de briques claires qui abritaient université et écoles.
Plus loin, dans l’ordre, un magasin de peintures et outillage, et pour voisin des matériaux de construction : c’est ce qui passait devant, ici.

Je suppose qu’ils avaient un supermarché (mais un seul) pour la nourriture – je l’avais aperçu, un peu plus loin. Un marchand d’ameublement, deux garages aussi, avec ces grosses voitures qui leur étaient nécessaires, ici où le temps n’était pas toujours agréable et qui passaient sourdement, leurs moteurs plus silencieux que les nôtres.

Le petit bâtiment plat qui servait de mairie, avec devant panneau qui indiquait « gestion des affaires municipales », ça m’avait plu : ça ramenait à de bonnes proportions les bouffissures prétentieuses qu’on a laissé grossir chez nous, comme si la démocratie l’exigeait.

Il paraît (j’avais aperçu chez un des enseignants, qui vivait là depuis longtemps, on avait longtemps regardé la mer, et longtemps aussi il m’avait expliqué les îles, et la forêt derrière) qu’un vieil homme autrefois faisait ces sculptures de bois, mais il avait disparu maintenant.
Un autre enseignant, le lendemain, m’avait parlé de ces heures en voiture. Jamais celles pour revenir : il ne parlait que de celles pour partir. La grande ville, celle dont il était venu, était à quatorze heures de distance, à vitesse régulière, sur ces rubans monotones trouant les arbres sans virages, et tissés de neige.

Probablement que je n’avais pas tout vu. Ce matin, où j’avais longtemps marché, suivant la mer, j’étais entré dans une des maisons de bois, pas sûr qu’il s’agisse d’un lieu public, malgré le mot « ouvert » suspendu de biais derrière la fenêtre. On m’avait servi du café, et ce sandwich dit « donair », minces lanières de viande avec de l’oignon, sur une galette fruste. La femme qui servait n’avait pas d’autre client : elle s’était rassise devant son téléviseur en langue étrangère, de ces séries à répétition et sirènes de police, qui encombrent la planète entière.

Sans doute que je ne savais pas leurs activités : une femme, mère de famille, avait refermé quand je passais la porte de sa voiture sur son enfant qui portait un violon, il y avait donc quelqu’un qui l’enseignait, et des concerts parfois.

Plus loin au nord, à trois heures d’ici, un bateau partait le soir et traversait la baie, vous déposait au matin dans le pays d’en face.

Ils disaient qu’Internet avait profondément changé leur vie, j’avais entendu la même phrase plusieurs fois. À 18 ans, à 17, à 19, les enfants partaient, la vie tournait : d’autres enseignants se relayaient pour les plus jeunes.

« Pourquoi la langue, ici, n’a-t-elle pas changé depuis 200 ans ? Pour cet isolement… », disaient-ils, et c’était étrange pour moi de retrouver tant d’accentuations, tours de grammaire entendus enfant, disparus maintenant.

Longtemps, sur la route, j’avais regardé ces camions grimpant vers le nord et ne s’arrêtant jamais, passant clos, rutilants, fermés.

Là où j’avais dormi, le numéro de la maison, sur la rue, c’était 1800 et des poussières : on avait mangé ce soir-là des coquillages poêlés chez le pêcheur, cela aussi nous l’avons oublié.
Puis le soir, et tôt le matin, j’avais regardé et écouté l’énorme vent battre la côte et hérisser les vagues, à quelques dizaines de mètres de cette vieille fenêtre, mal étanche.

« On apprend à se trouver soi-même », m’avait dit l’un d’eux, quand je j’avais parlé de cet isolement. « La ville ne manque pas tant que ça », il avait continué. « C’est facile, de s’en passer. On pense autrement, on vit autrement. »

« On se fait, de loin, une autre idée de votre monde », j’avais dit. J’ai parlé de ces tempêtes, puisque celle-ci, autour de nous, ne cessait pas : « On reste chez soi, on n’y pense pas », m’a répondu un autre.

Que prenons-nous à la ville, à quoi ils ne sauraient ici prétendre ? « C’est facile, la ville, tu sors, tout est là. Ici, on est en petit nombre, on se croise, il faut se connaître. – Apprendre à laisser du silence, m’avait dit un autre. »

Et puis ils m’avaient reconduit. On a roulé deux heures. C’est une ville toute petite, dans laquelle on est arrivés, mais les maisons sont jointives, avec une rue principale, et le car qui m’emmènera demain.

Wolfville, soir à Wolfville. J’écris cela : se les remémorer eux. Se remémorer la mer. Emporter avec soi un peu de l’isolement, et l’horizon grand. Que cela, à vous aussi, soit peut-être favorable.

Merci à Jean Wilson, Anne-Cécile Grunenwald, Maurice Lamothe, Pierre Igot – et à l’équipe du département d’études françaises de l’université Sainte-Anne, Pointe de l’Église.

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 13 mars 2009
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