chiens transparents

et pourquoi on avait changé d’avis à leur propos


C’était depuis qu’on avait eu cette idée d’élever et de reproduire les chiens transparents. Où ils étaient avant, dans leur environnement sauvage, et où ils ne gênaient personne, les chiens, peut-être on aurait mieux fait de les y laisser. Au début on n’y croyait même pas, à cette histoire, on avait mis longtemps à vérifier la validité de leur existence.

Et puis on les avait acclimatés, reproduits, exhibés. Puis vendus, et cher : il y avait eu une mode, de ces chiens transparents. Tellement plus original que ces chiens d’attaque, agressifs, aux oreilles brûlées, qu’on promenait en muselière et qu’on faisait s’affronter dans les caves. Et tellement plus valorisant aussi que ces chiens pour salons de prestige, prix et pedigree.

On fait toujours ainsi, dans nos affaires humaines : d’abord comme jouet, puis cela se répand, se banalise. Et dans la vie quotidienne, ils devenaient vite une charge. Les chiens en appartement, passe encore : mais invisibles ?

Alors les gens les relâchaient, dans les parcs, les parkings. Ce n’était pas le type d’animal à revenir à votre maison si vous l’abandonniez. Ils s’établissaient dans les caves, les escaliers : et tant désormais de vieilles usines, de bureaux vides. Et ils proliféraient. Moins de saleté, dans les villes, c’était l’avantage : ces chiens vous débarrassaient des saletés. Y compris, on avait mis longtemps à le comprendre et c’était inespéré, les déjections de leurs semblables – on y gagnait.

On y gagnait ? Au début, oui, certainement. Mais maintenant ? De toute façon, les autres chiens, plus. Évacués par leurs concurrents. Les chiens invisibles étaient partout. On avançait, tôt le matin, dans les rues qu’on croyait désertes, ils vous accompagnaient, vous frôlaient. Dans les rues animées de la journée, moins perceptibles, ils leur fallait de l’espace, une liberté de course. Que tout aille bien, et ces chiens vous faisaient la fête, on les sentait même parfois qui vous léchaient les mains, vous sautaient dans les jambes.

Et puis d’autres jours le contraire : une tension. Avancer devenait un risque. On aurait entendu le monde grogner. Un geste brusque, et il pouvait mordre.

Alors on se regarde tous chacun comme si c’était la faute de l’autre, et c’est insupportable.

Puis se dire qu’on en a marre, oui, même lorsqu’ils restent indifférents, les chiens : les savoir là, vous frôlant, courant, vous séparant les uns des autres, et tout cela transparent, invisible.

Même la ville propre, puisque si propre maintenant, se sentir étranger, pas en confiance avec ce qui nous entoure.

Il y avait ce moment, cependant, au crépuscule, dans la lumière blafarde des villes, et éclairage rasant, qu’ils apparaissaient les chiens. Pas distinctement, pas vraiment : mais leurs yeux, si. Des yeux jaunes, brillants. On les distinguait bien, on tirait.

Alors on avait pu commencer de s’en débarrasser, des chiens transparents.

 


François Bon, carnets perso © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 16 mai 2009 et dernière modification le 12 mai 2017
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