Invitation : 3’44 de lecture...
Et si un livre c’était le temps qu’on met à le lire ?
Ainsi, dans cette définition minimum, Don Quichotte ou À la Recherche du temps perdu ne sont pas le même livre selon qu’on les relit et à quel âge de sa vie. Ainsi, le temps pris à relire un Simenon le pose comme livre même dans la notion toute différente que sont les notes de cours de 1927 de Heidegger lentement avancées.
Ainsi, l’objet ou le support ne modifient-ils pas essentiellement la définition : on peut lire le volume de pages sous reliure pris sur l’étagère ou la table de chevet, mais le continuer dans le métro sur son téléphone portable, le relire sur sa « liseuse » électronique, ou le reprendre plein écran sur son ordinateur de travail, avec les fonctions d’annotation, les liens externes, les recherches plein texte ouvrant sur les autres textes de notre bibliothèque numérique utilisant ce terme. temps
Lorsque la physique a défini l’unité de longueur, notre brave mètre-étalon en marbre, par une définition liée au temps et non plus d’abord à l’espace, on a pu être déstabilisé de façon bien plus radicale que si on l’applique aux livres qui nous le racontent (lisez Étienne Klein, Jean-Pierre Luminet...).
Ainsi, ce qu’il y a dans le livre ne commande plus à sa spécificité : l’illustration est depuis longtemps considérée comme compatible avec le texte pour définir un livre. On l’a étendue aussi à la voix, dans un curieux retour à la définition de lire au temps de Rabelais, qui excluait la lecture silencieuse. Mais pourquoi recréer une frontière avec l’insertion de documents vidéos, ou liés au making of ? De plus en plus, pour les auteurs qui se saisissent aujourd’hui de la littérature, le matériau disponible en ligne est un composant organique de l’oeuvre dont le livre est la manifestation soit commerciale, soit symbolique, autant que fonctionnelle.
Alors avons-nous même besoin du mot livre ? Il est, sur une longue période historique, la forme matérielle privilégiée pour la transmission d’une relation réfléchie au monde, incluant donc d’emblée des éléments hétérogènes au texte. Lorsque ces formes matérielles s’ouvrent à d’autres modes d’existence matérielle, c’est cette relation réfléchie au monde qui devient le fondement de nos recherches. Et la problématique pour les acteurs de ce qui concerne le livre, si elle part d’une nécessité – le livre dans sa forme actuelle, au regard de la transmission et de la représentation, est dépositaire de bien au-delà que lui-même –, ne devrait pas être tant d’examiner la justification éventuelle de la forme ou du mot livre dans la configuration bouleversée, que d’examiner comment construire ce « bien au-delà que lui-même » dans des formes d’organisation qui n’incluent pas forcément l’objet livre.
Ce préambule n’est pas nécessaire pour l’objet proposé ici, quelques images d’un bâtiment de béton à l’abandon sur une plage sicilienne (mais quelques pas dans les montagnes derrière découvrent ce bouleau au tronc blanc, dont l’écorce déroulée et macérée a donné l’étymologie au mot livre : liber – et donc une histoire avec réellement un début), propose d’abord un temps : le déroulé du temps incluant du texte, des images, une vidéo avec son. Et le traitement de texte que j’emploie au quotidien (Pages, ou ici sa version cinétique, Keynote) propose cette pluralité d’outils autrefois séparés, mise en page, images, liens, éléments multimédia, dans son utilisation la plus directe et immédiate.
Mais cela n’empêche pas, du même geste d’écriture, d’en proposer la consultation par PDF téléchargeable, avec lecture page à page manuelle mais encore interactif et incluant son et vidéo si on le souhaite. Ou la version film (ici, une simple exportation YouTube) qui peut circuler et être transmise via les réseaux sociaux, ou être consultée plein écran dans les bibliothèques abonnées au site ?
Et si cela nous permettait alors une nouvelle relation aux plasticiens et photographes ? La frontière entre d’un côté ce qu’on qualifiait d’arts numériques et notre univers de l’édition numérique pourrait bien, dans les temps à venir, devenir elle aussi un peu plus compliquée (ou inutile) à définir.
Si le livre se définit par le temps (livre est la courte nouvelle Le Pont de Kafka, deux tiers de page dans les Sämtlische Erzählungen, et tout un livre illustré en Gallimard Jeunesse), la lecture proposée ici participe-t-elle du livre ? Il se pourrait que ce genre d’interrogation, dans tous les points de vue d’usages, de supports, de rémunération et accès, de propriété juridique, devienne première dans les mois à venir. De notre côté, auteurs de la coopérative publie.net, nous y sommes prêts.
ou bien : télécharger le pdf avec lecture page à page (4,6 Mo)
ou bien : télécharger l’export vidéo pour iPhone / iTouch (17,8 Mo)
réalisation : Apple iWork (Keynote)



