Québec | tu t’en irais

traverser la ville jusqu’où elle ne soit plus la ville


Tu t’en irais. Tu traverserais ces routes à quatre-voies sans trottoir. Tu marcherais très longtemps au bord de ces entrepôts dont les parkings s’embrouillent. Tu longerais très longtemps ces rues d’habitations aux maisons répétant leur schéma de bois et décorations venues des mêmes entrepôts. Tu ne t’étonnerais pas du dédain des automobiles. Tu ne t’étonnerais pas du fracas des camions. Tu ne t’étonnerais pas de l’indifférence des eaux, le fleuve aperçu dans l’échancrure. Tu ne t’étonnerais pas du silence des montagnes : elles sont là, te sont proches et lointaines tout à la fois, elles sont l’appui de ta marche. Tu t’en irais : c’est une chanson, tu la chantes, tu l’essayes en toutes langues qui te sont permises, et c’est toujours tu t’en irais. Tu résisterais à ta fatigue et à ces rues qui ne finissent pas : il te semblait que la ville finissait plus vite. Mais la ville au long des routes s’étire à l’infini, du moins à ton échelle et dans le temps de ta marche. Tu résisterais à la tentation d’arrêter là et de t’asseoir : elles sont répétitives, leurs haltes sous enseigne, et par paquets de quatre ou six comme si importait l’enseigne pour ces fritures à bas prix et les mêmes boissons sempiternelles, sur plateau un peu gras et télévision suspendue avec bruit monotone d’événements qui ne te concernent pas. Tu t’en irais : ce n’est pas tant la géographie qu’on bouleverse, que la distance prise à cette routine du monde, d’ailleurs on ne te parle plus de là d’où tu viens, rien n’intéresse ici de ce qui se passe là d’où tu viens – c’est cela que tu cherches, tu en es sûr ? Tu t’en irais. La chanson remplace le reste du bruit. Dans ces haltes sous enseigne, tu ne comprends plus la langue : c’est une langue pour tous, mais elle oublie les mots, le genre des mots, et même l’unité de la langue dans la phrase. C’est une langue qu’on mime, une langue qui se passe même de montrer, on prend, on paye : dans la main qu’on tend à la caisse pour que cette fille prenne les pièces, oui la langue universelle, celle qui a tout oublié des mots, des événements, des images. Fracas des camions sur la route, leur charge de bois, de béton, de métaux en bobines : la ville pourtant déjà loin croyais-tu. Perspective loin des montagnes : rien qui dise que tu les approches. Aperçus de l’eau dans les échancrures : le cargo qui remontait tout à l’heure a passé. Tu avais pris une rue sur ta gauche, et maintenant tu n’es plus sûr que ce soit le bon choix – le type qui sort avec sa voiture à benne de sa maison trop rangée l’a fait trop violemment, c’était pour toi bien sûr. Tu t’en irais : lui ne chantera pas. L’autobus était au bout du parking, de l’autre côté de la voie désaffectée. Tu t’en irais : derrière toi la musique trop forte d’un casque, et celui-ci, qui s’en mettait plein les oreilles, emplissait évidemment très délibérément les oreilles des autres. L’autobus s’en allait vers les montagnes, tu ne voyais plus le fleuve, et plus de signes de la ville, aucun signe de la ville.

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 23 août 2009
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