le tsunami, l’escalier

après la catastrophe


1er janvier, on devrait raconter tout ce qui se raconte ce jour-là, que non, ça ne peut pas être pire que l’an dernier etc, et faire semblant d’y croire
pourtant, aujourd’hui, c’est sur l’escalier que je fais une fixation

on a acheté cette maison il y a 6 ans

ça s’était bien passé, parce qu’elle était en vente déjà depuis plusieurs mois, mais elle faisait trop "moderne", donc le prix baissait, on a pu faire l’emprunt BNP etc
ce qui nous a plu, c’est la disposition en demi-niveaux, avec une pièce à vivre de grande hauteur et belle lumière, et les enfants dispatchés de tout en bas à tout en haut (encore ils ont une mini mezzanine dans chacune des chambres)plus le garage pour installer l’ordi
pas beaucoup de place pour chacun, il faut rationnaliser comme dans un bateau, mais il y a l’arrêt de bus à proximité, près de la boulangerie, pour rejoindre le centre-ville, collège et lycée

on a su hier, pour l’architecte

des amis dans le sud-est asiatique, on en a - Véro et Thibo, l’an dernier, justement ils avaient pris la semaine de Noël sur les plages de Thaïlande - cette année, avec leur gosse d’un an, ils ont refait le coup, le billet d’avion pas cher du dernier moment etc, mais bon, on vient d’avoir des nouvelles, de Manille ils étaient allé à Bali

et Guy Joussemet, mail de mercredi : il la quittait, la Thaïlande, pour Sri Lanka, en avion - "pour aider", disait-il, de ses 74 ans

moi aussi, autrefois, j’ai été m’asseoir devant ces horizons de mer où on dirait que le soleil tourne plus vite, et où les plages sont l’ultime butoir de toutes les misères, abris, marchés (je me souviens encore l’odeur d’acétylène des lampes)

l’architecte ne reviendra pas - cette maison a bientôt 15 ans, il en a construit d’autres, à Tours, qui portent sa marque, qu’on reconnaît, comme ça, en passant - une manière d’organiser les fenêtres, une géométrie des dehors - l’escalier, c’est une sorte de centre nerveux de la maison, son armature - il avait trois enfants, des filles, ils s’étaient offerts les vacances de rêve, l’histoire après est tellement tristement banale, une fois connu le fait divers, et cela rapporté à l’énormité des morts (il n’y a qu’au Japon, donc, qu’on n’en parle pas ?)

je ne le connaissais pas, ni lui si sa compagne ni leurs enfants - seulement, mes enfants à moi, si - ils étaient tous plus ou moins en classe ensemble - ce soir, revient par avion la petite survivante : elle avait fait grasse mat, quand les parents et soeurs étaient déjà la plage - elle revient seule, une famille d’ici va l’héberger, la soutenir - il se trouve là encore que c’est une maison amie, une maison que connaissent mes enfants

ils sont révoltés, mes gosses - peut-être que ça aide à passer outre l’inimaginable, le si improbable lien entre la catastrophe à l’autre bout du monde, et la rampe d’escalier, entre la cuisine et la chambre, entre le salon et le couloir, le lieu des appels et des courses - révoltés que la télévision ou Paris-Match cherchent à interviewer la petite survivante, dont il faut même dissimuler l’adresse - révoltés de l’incompréhensible ?
alors le tsunami dévale depuis hier l’escalier, tsunami immobile, au gré des coups de fil qu’on les entend passer, au gré des visages de copains et copines ans qu’on voit transiter de la porte d’entrée aux turnes adolescentes pour des conciliabules où les parents n’ont pas à se montrer

moi je regarde la géométrie, les rapports ouverture façade, j’ai toujours conçu l’architecture, depuis qu’à Rome en 84 les Ripault, Desmoulins, Peaucelle m’ont initié, comme un langage abstrait, de la même nature exactement que la musique

un jour, cet homme-là, sur sa table à dessin, à dû poser le croquis de cet escalier, pour une maison qu’on puisse remplir de gosses et où lui imaginait peut-être les siens
maintenant, il y aura comme une date, gravée dans le bois, sous les carrelages

cent mètres plus loin, dans la rue, on vient de raser des vieilles maisons, pour les remplacer par des blocs de résidence neufs, je ne sais pas si lui, l’architecte, était sur ce projet ou pas, mais probablement - ici la ville se mange et se refait sur son propre territoire, et au bout de la rue coule la Loire, avec par beau temps le panache en blanc de la centrale de Chinon

mais ce soir, je saurai au silence des enfants l’arrivée chez leurs amis de la petite survivante de 14 ans, probablement il fera lourd dans l’escalier


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 1er janvier 2005
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