Pascale Casanova licenciée de France Culture

un peu moins de littérature sur Radio France, un peu plus de responsabilité pour le web


Je ne sais pas à quand remonte mon premier entretien France Culture avec Pascale Casanova, c’était toujours un rendez-vous important, le contraire exact d’avec Alain Veinstein, où on peut se laisser aller complètement au temps, à la nuit (lire sa Radio sauvage). Ici, c’était des questions dures, au meilleur sens du terme : ce qui exprimait littérairement notre travail, en regard de quelle exigence. Le meilleur probablement, eux deux, et même aux antipodes, de ce qu’on peut attendre de l’exercice.

Dans une deuxième phase, Pascale Casanova s’entourait de critiques, mais des voix aiguisées, qu’on savait dans le même exercice à Politis, au Matricule des Anges ou ailleurs. Mais le rendez-vous gardait la même densité : regarder la soute, les machines.

Son émission a été déplacée plusieurs fois. Le mardi matin, je ne crois pas qu’elle mangeait l’antenne à trop de ces émissions tchatche qui prolifèrent. C’était trop, sans doute : les voix qu’elle accueillait ne correspondent pas au bruit général, alors au revoir.

La lettre ci-dessous, à l’initiative de Xavier Person, Patrick Kechichian et [....] (merci à eux trois), a été refusée par Le Monde et par Libération, probablement pour incompétence des signataires.

Un très grand merci à Mediapart de l’accueillir ce matin.

Image : un peu plus de vide dans le grand béton national.

 

Hommage à l’Atelier littéraire


L’Atelier littéraire disparaît des grilles de France-Culture. Son auteure et sa voix, Pascale Casanova, est licenciée par Radio France. Cette nouvelle a suscité l’émotion de plusieurs écrivains, et Médiapart publie ici leur texte en forme d’hommage.

 

Pascale Casanova, apprend-on, vient d’être licenciée par Radio France « pour un désaccord concernant son contrat de travail ». Nous n’en revenons pas.

L’Atelier littéraire disparaît de la grille de France-Culture, sans discussion, sans un mot prononcé, à notre connaissance, pour saluer un travail radiophonique exemplaire qui, durant près de quinze ans (les Jeudis littéraires puis Les Mardis littéraires avant L’Atelier depuis la rentrée 2009) et vingt-cinq ans d’antenne sur France-Culture, est devenue l’un des lieux les plus stimulants pour la littérature, pour une certaine idée de la littérature. Réunissant des écrivains, des critiques, des universitaires, des éditeurs, des libraires et des traducteurs, d’émission en émission, Pascale Casanova donnait à entendre une parole critique libre, un ton ou « une inflexion de voix juste », pour reprendre le mot de Julien Gracq. Nous sommes nombreux, assurément, à regretter cette disparition et à saluer la justesse, l’intensité et l’attention de cette voix. Elle va nous manquer.

L’Atelier littéraire proposait chaque semaine, non pas une table ronde de « personnalités » où chacun son tour disait « j’aime » ou « j’aime pas » suivi d’un bon mot ou d’une formule lapidaire potentiellement polémique, mais un espace critique exigeant, drôle, sensible, impertinent, ouvert au débat contradictoire, à la réflexion. Prenant au sérieux le fait littéraire et interrogeant sa modernité, dans une approche ouverte au monde. Auteur, notamment, d’un livre important, La République mondiale des Lettres, Seuil, 1999 et Points, 2008, Pascale Casanova était qualifiée pour conduire, avec ses invités, un tel débat. Son émission ne se contentait pas de diffuser l’entendu d’avance, la répétition du même, mais osait l’écart, la surprise, le questionnement. Une émission curieuse de la multiplicité des formes, des expériences littéraires. Prenant le risque du contemporain, avec toutes ses incertitudes, ses combats, ses vertiges. Qui a su découvrir ou redécouvrir nombre d’auteurs français et étrangers, souvent laissés de côté par les autres médias littéraires. Qui continuait de cultiver un certain art de la conversation, une certaine élégance. Et donnait sens encore à ce beau mot de critique, trop souvent ramené à une simple préoccupation promotionnelle. C’est tout cela qui faisait la tonalité particulière de cette voix. Nous tenions à le dire.

SIGNATAIRES


François Bon
Eric Chevillard
Antoine Volodine
Marie Darrieussecq
Pierre Bergounioux
Jean Echenoz
Pierre Michon
Jean Rolin
Stéphane Bouquet
Jean-Charles Massera
Bertrand Leclair
Olivier Cadiot
Marianne Alphant
Christian Prigent
Jean-Baptiste Harang
Hélène Cixous
Patrick Deville
Philippe Forest
Zahia Rahmani
Nathalie Quintane
Michel Deguy
Patrick Kéchichian
Xavier Person
Tanguy Viel
Sylvie Gouttebaron
Bernard Heidsieck
Jacques Roubaud
Emmanuel Hocquard
Tiphaine Samoyault
Thomas Clerc
Yves Pagès

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 15 septembre 2010
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Messages

  • Une productrice aussi compétente qu’elle (plus de vingt ans de radio, formation littéraire on ne peut plus solide), on fait tout ce qu’on peut pour la garder, il me semble... Eh bien, non : t’es pas contente, tu t’en vas ! Sont également évincés des dizaines de critiques pigistes, des centaines d’écrivains et de poètes et je veux le croire quelques dizaines de milliers d’auditeurs. Nous savions que nous ne représentions pas grand-chose dans ce bas-monde et pourtant nous nous sentions encore représentés dans quelques recoins, mais là, nous sommes tous purement et simplement niés. Un peu humiliant, non ?

  • Oui, c’est attristant, d’ainsi évincer des gens qui font, qui sont un peu du socle de cette radio.
    Mais.... c’est vrai qu’il me semble qu’il y a une volonté de "faire jeune" Sur France Culture, en cette rentrée. Ca m’ennuit, car ça me rend vieux... pourtant, je m’en fou, et pourtant non... des fois, je prefere la compagnie des quinquagénaires comme moi.

    Bon... la liste des signataires est pourtant de haute volée. Rien n’y fera, sans doute. Dommage, d’autant que si Libé et le Monde ne font rien, je doute d’un quelconque soutien ailleurs.

    Bien à vous.

  • Et c’est là que j’avais trouvé (là : un mardi sur la N10 à la hauteur de Coignières) mon actuel éditeur.

    Voir en ligne : http://hublots.over-blog.com/articl...

  • Je suis effaré par le licenciement de Pascale Casanova. Est-ce que France Culture vaut faire jeune ou veut faire con ?
    La radio a été complètement transformée. On n’entend plus que des conversations sans tenue, en direct, en général sur l’économie. Aucun recul.
    Je pense qu’on reproche aux écrivains de savoir ce qui se passe. On leur reproche de ne pas être comme les autres. On leur reproche de ne pas rentrer dans le moule. D’avoir de la mémoire. De ne pas croire tout ce qu’on raconte.
    Je n’écoute presque plus france culture malheureusement. J’écoute la nuit, le reste du temps France Culture est la plupart du temps dans l’universel bavardage, la défiance vis à vis des artistes (on fait confiance aux sociologues, aux économistes... N’importe quoi).

    Pas de chance internet arrive et s’étendent alors même que les ondes se restreignent.

    France Culture était pour moi un musée toujours ouvert doublé d’un laboratoire vivant.

    Se séparer de Pascale Casanova c’est se séparer du futur.

  • Moins de littérature et moins de langue française de qualité . Je ne vais plus écouter France culture . Depuis des années j’ai appris à lire avec exigence grâce aux émissions de Pascale Casanova .Qu’elle sache non seulement que je la regrette mais que je vais perséverer dans l’exigence . j’espère la retrouver ailleurs .

  • Un jour, un producteur inspiré annonça Pascale Casanova "…dont le timbre de voix ne le cède en rien au patronyme."

    Comme si elle ne devait plus parler, il est cruel et injuste de dire que "c’était" la voix qui, tout en sonnant très sérieux, était la plus Érotique de la radio. Si chaudement liée à ses invités et à celles silencieuses des livres.

    Hélas, ce verdict frappe ceux qui comme moi ne la connurent que par les ondes.

    Voir en ligne : Christophe GUILLOUET