2010 | l’homme tout seul sur son île

de la vie sur les rond-points urbains



- texte écrit en décembre 2010 à partir d’une rencontre réelle sur la zone Atlantic à Nantes ;

- retour projet ronds-points, le sommaire

 

fiction | l’homme tout seul sur son île


Les journaux sont venus dès les premiers jours. Quand je lui ai parlé, avant-hier, dimanche matin, il m’a dit que les types des journaux continuaient de le visiter, même brièvement, pour se tenir au courant, mais que leurs patrons désormais attendaient que quelque chose se passe. Il me l’a répété d’un ton un peu triste : « Que quelque chose se passe ».

Au début, ça les a bien amusés, ou bien secoués, tous.

C’est dans la zone commerciale. Il y a ce rond-point. Rien. Un cercle dans le bitume, avec de l’herbe au milieu. Un rond-point utilitaire, complètement utilitaire. Pas de ces décorations de plantes, comme ils savent les faire dans nos communes. Herbe mitée, herbe rase. « Une île », comme il dit.

Il a été licencié : une boutique de fringues, façon sport. Elles ferment si souvent, ici. Sont déménagées, renaissent. Les gens viennent surtout pour leurs courses, attelés à leur chariot. Bien sûr, le matin, il traverse, il entre dans la galerie commerciale : ça ouvre à 8h30. Il a de l’eau et les toilettes pour l’essentiel, et il prend un café, s’achète un bout de pain.

Ensuite, il vient sur son île.

Il a un sac de couchage, un parapluie, une sorte de bâche de nylon transparent. C’est tout. Il dit (il a dit aux journaux, quand il y a eu les articles, les premiers jours), qu’il a fermé son logement, qu’il vivait seul, et n’y reviendra pas. Aussi bien, ne saurait plus en assurer le loyer, l’entretien. Au début, ça a beaucoup amusé. Les gendarmes voulaient le déloger : mais qu’est-ce qu’il fait de mal ? Ici où c’est rempli de vigiles. Et même pas sur le domaine municipal, juste cette enclave de l’hyper et de ses dépendances sur galerie commerciale.

Après les articles, les gens tenaient à lui déposer des petites choses. Comme ça, sur le bord du rond-point, sur la bordure de ciment. Quelques fruits ou charcuteries, des biscuits, des gâteries, une bouteille d’eau. Même maintenant (ils sont rares), quelques-uns lui donnent encore.

Dans la journée, il est seul. Assis sur le milieu du rond-point. On en a plaisanté, je lui ai dit que moi, quand j’étais gosse, je m’imaginais le pôle nord un petit peu comme ça, une île et la banquise craquelante autour. Parfois il marche. Diamètres, ou bien tout en rond. À part ce moment du matin, où il va par nécessité au supermarché, il n’en bouge pas, du rond-point.

Une nuit je suis passé, par le haut, sans m’approcher, juste pour voir : sur le milieu du rond-point mité, une forme allongée, il dormait. Une voiture de flics arrivait, je n’ai pas insisté.

Évidemment, quand on lui parle, on a du mal à s’empêcher de lui demander. Le printemps est froid, cette année. Et la semaine dernière il a plu. Lui, il a tenu. Les jours vont aller mieux, puisque voilà l’été, mais inversement il y aura moins de clients, ici. Et maintenant, il fait partie du paysage. Les voitures parfois klaxonnent, pour le saluer, mais rien de plus. Lui demander ce qu’il compte faire, comment il pourra s’en sortir.

« Qu’est-ce que ça aurait de compliqué, il m’a dit : je traverse la rue, je vais tout droit, je pars. » Par où il me montrait, cependant, rien. La campagne, le bout de la ville. Ce n’est pas la ville, qu’il m’a montrée. Et bouclé, vers où il me montrait, par le périphérique, la rocade à quatre voix, l’usine Michelin là-bas.

Souvent, dans la journée, assis maintenant. Avant-hier, la tête dans les mains. C’était dimanche, personne sur les parkings, personne pour circuler autour de son rond-point.

« Des comme moi, il y en aura de plus en plus », il m’a dit. Effectivement, j’ai pensé. Aura-t-on assez de ronds-points, j’ai pensé aussi, mais sans le lui dire : je ne sais pas si ce genre de plaisanterie ça aurait pu lui faire plaisir.

Quand je l’ai vu, il était debout, sur son herbe tout en rond, avec de drôles de mouvement : « Tu vois, avec l’habitude, il m’a dit, j’ai l’impression que c’est comme sur un bateau, quand j’appuie plus d’un côté, elle tangue… – Qui, elle ? – L’île, mon île… »

En revenant, ce soir, j’ai aperçu le rond-point vide. Trois semaines. Bien trois semaines. Les journaux ne sont pas revenus pour la fin. Il s’était passé quoi, de toute façon ? Il ne s’était rien passé.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, tous droits réservés
1ère mise en ligne 24 décembre 2010 et dernière modification le 14 septembre 2014
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