ce qu’il reste de 2004

d’un article pas écrit pour les Inrocks


Et s’il ne restait, d’une année, d’un peu stable et fixe dans le trouble du temps, que ce moment de janvier, à Kyoto dans les temples ?

Chaque fois que j’ai eu l’opportunité de m’exprimer dans les Inrocks (les Inrockuptibles, mais c’est comme ça qu’on dit), ce qui est surprenant c’est la diversité des retours. Un peu comme ces lettres qu’on reçoit après être passé à Du jour au lendemain sur France Culture, de gens que le hasard faisait rouler sur l’autoroute dans le milieu de la nuit...

Et on partage aussi quelques points solides, comme en mai dernier l’appel qu’ils avaient initié, où s’était mis à résonner ce mot d’intelligence... Et peut-être qu’il faudrait relancer cet appel chaque mois.

Là, Sylvain Bourmeau et Nelly Kaprielan me font une belle proposition : dans leur dernier numéro, un cinéaste, un musicien, un plasticien, un écrivain diront en 4 pages ce qu’ils retiennent de l’année 2004, les combats, les colères.

Un motif privé, impossibilité travailler d’ici mardi, me contraint à dire non, alors que bien sûr j’aurais voulu dire oui. Du coup résonne dans la tête tout ce qu’on aurait voulu dire, ou ne pas dire.

Il y aurait eu Bush et ce désarroi à voir l’Amérique bigote et profonde se rassembler derrière ce vautour. Il y aurait eu cette lente déconfiture française, abandons qui ne cessent de se propager, comme une craquelure, enseignements artistiques par exemple, et ces pauvres budgets qui nous permettent un tel et vital partage à l’école. Il y aurait eu ce sentiment malsain qu’on a désormais à la lecture du journal quotidien, pareil qu’au temps de Karl Kraus, débats qui achoppent, fraudes morales sur fausse subversion. Il y aurait eu ce cataclysme qui fait passer le catalogue des éditions du Seuil dans les mains d’un affairiste, et l’écroulement de la diffusion Corti et Minuit comme conséquence : ça veut dire quoi, pour un copain comme Séréna ? Il y aurait eu les images d’Irak, ce gâchis.

Puis on réfléchit, revient tout ce qu’on a cru oublier : les élections régionales, ah bon ? Et Sarkozy, Juppé, il faudrait s’en encombrer la tête ? On préfère se souvenir de Brice Petit, mais le procès Brice Petit reste en cours.

Alors on garde quoi, du vieil éphéméride ? Eh bien on garde ce qui permettait justement d’échapper, de découvrir.

Les heures à marcher sous le ciel de Tokyo et Kyoto, la pluie d’Amsterdam, les voix d’Avignon, le bistrot de Fameck en Lorraine où était l’usine Daewoo, et où on s’asseyait pour écrire, les textes de Rabelais qu’on dit les yeux fermés sans jamais les avoir appris par coeur, parce que dans la tête on a le violon de Dominique Pifarély qui remplace toutes les connexions neuronales, ou bien Claude Guerre qui vous force à dire trois fois plus fort et vite que prévu telle anecdote sur Led Zeppelin après qu’on se soit enfermé cinq semaines dans la maison de la radio, le stage à Cherbourg ou celui de la Roche/Yon, les élèves d’Argenteuil, une balade à Saché chez Balzac et puis et puis... Une justification d’avoir fait trace de cela dans ce journal images ?

On mettrait une liste de noms, on en soulignerait certains (OB, CT, quelques autres : ceux qui sont souvent en gras dans les nouveaux messages de la boîte mail). On serait hanté par d’autres images, d’autres instants, et parce qu’on n’a pas le droit d’en parler, d’évoquer même.

Et puis il y a aujourd’hui, et la tâche aussi lourde, parce que l’horizon n’incite pas au repli ni à l’abandon. Qu’il y a alentour encore les ombres menaçantes.

Mais qu’on s’est racheté Voyage au bout de la nuit pour le relire après vingt ans ou presque, dans des pages neuves, et ainsi de suite. On continue. On fera l’éphéméride l’an prochain, ça ira peut-être mieux.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 14 décembre 2004 et dernière modification le 12 décembre 2004
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