autobiographie des objets | 1, nylon

de la toute première chose que j’ai possédée

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En s’interrogant sur la toute première chose que je puisse considérer comme possession personnelle. Il y avait peu de boutiques, dans la rue unique du village qui les contenait tous. Le quincaillier, le pharmacien, une mercerie, et cette épicerie bazar – celle où on se fournissait, qu’on appelait le Syndicat, n’avait pas de vitrine. Les autres commerces, les deux boulangeries, le notaire, le garage de mes grands-parents ce n’étaient pas à proprement parler des vitrines.

Cette boutique dont je n’ai qu’un souvenir extrêmement vague de l’intérieur, sombre, carré, encombré – mais comment ne pas mêler à trente autres pareilles visitées depuis –, on lui donnait le nom de sa propriétaire, et je ne saurais pas non plus le redire. Dans la vitrine, il y avait un carton jaunissant avec des canifs de taille grandissante, les autres objets je ne les vois pas, et cette corde nylon bleue repliée en écheveau compact, avec une opacité, des brillances.

Je n’ai aucune idée aujourd’hui de l’usage que j’en entrevoyais. Peut-être, justement, pas d’autre usage que cette consistance souple et brillante du nylon, matériau neuf. J’avais une pièce, c’était un cadeau, ça devait être la première fois que j’avais de l’argent à moi en propre – j’imagine une pièce de cinq francs (mais on était dans les anciens francs, donc une pièce de cinq cents, quelque chose en amont du billet de mille), la corde valait deux francs, j’étais entré, je l’avais acheté. Dans un village où forcément on sait qui vous êtes, et vos parents, j’avais dû adopter un mutisme borné et ne pas répondre à ces questions, dont l’art paysan veut qu’elles soient toujours détournées.

Ma mère s’était aperçue de la présence de la corde nylon à peine deux jours plus tard. Où je me l’étais procurée, et pourquoi faire, il fallait répondre. J’avais avoué l’échange de la pièce de cinq francs : j’ai appris ce jour-là qu’on ne m’avait pas confié pareil argent pour valeur d’échange, mais capitalisation contrainte. J’avais gaspillé. La possession dans laquelle j’étais entrée par ma transaction ne compensait pas l’abandon de la pièce, dans sa potentialité d’échange.

J’avais dû remettre la corde à ma mère, ça ne se discutait pas. Dans le jardin on avait, entre des poteaux de ciment, trois cordes à linge en fil de fer, et l’espace pour une supplémentaire, la corde de nylon a fini là. Elle ne m’intéressait plus, dénouée, utile, sans opacité ni brillance.
J’ai seulement gardé cette impression qu’elle donnait, de l’autre côté de la vitrine, et que j’avais osé entrer pour l’acheter.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 26 janvier 2012 et dernière modification le 11 février 2013
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