autobiographie des objets | 2, miroir

le miroir n’est pas forcément destiné à l’image de soi


Je ne crois pas avoir de fascination particulière à mon image. Le plus difficile, au contraire, est probablement de l’accepter. C’est étrange avec ces appareils qui permettent de stocker si facilement des autoportraits, la curiosité qu’on peut en prendre, mais je les efface tout aussi vite : on voit surtout le vieillissement.

Nous habitions loin des villes. Luçon avait valeur d’utilité, mais il y avait la librairie Messe, où nous nous rendions pour les manuels scolaires de l’école, où j’ai pris le goût des livres, et rêvé devant un globe – qu’on a fini par m’offrir. La Rochelle était plus grande, complexe, magique. La ville s’est dégradée, prise par ce vague abandon des provinces dont le centre a été aspiré comme par une paille dans les répétitives zones commerciales des périphéries, mais il y a toujours ce Prisunic avec un étage. Dans le village, nous ne connaissions pas les étages : pays de vent. Mais là, l’étage était façon des grands magasins parisiens, intérieur au magasin. Le village et Luçon suffisaient aux achats de nécessité, venir à La Rochelle une fois par an était une attente et une récompense. On entrait au Prisunic, ma mère avait à y faire. Mon père, pendant ce temps, se rendait chez Fumoleau, à La ville en bois, le tourneur qui réparait les treuils et moteurs de bateaux, pour les clients mytiliculteurs de L’Aiguillon-sur-Mer.

Mon frère et moi avions eu le droit d’une demande, pourvu qu’elle soit économiquement réalisable. Dans le budget alloué, il s’agissait d’un petit miroir rectangulaire entouré d’une bordure ronde de plastique, au dos cartonné. Dans la voiture il n’avait pas été question de s’approprier l’achat, le mien comme celui de mon frère dans une poche papier personnelle et séparée – aucune idée si pour lui c’est aussi un souvenir.

Dans la maison que nous habitions, en location, à Saint-Michel en l’Herm, il y avait forcément une glace dans la salle de bain, mais donc uniquement pendant les rituels y afférant. Il y avait aussi des rétroviseurs dans les voitures : je n’ai pas souvenir d’autre glace ou miroir.

J’ai souvenir précis de l’usage très dense que j’ai eu, pendant ces premiers temps, de la glace à dos cartonné et bordure ronde de plastique, rapportée de La Rochelle. Il faut dire que le souvenir des deux villes qui nous entouraient symétriquement, les Sables d’Olonne au nord, La Rochelle au sud, est lié pour moi à la netteté optique des lunettes dont je venais d’être doté : le village ne supposait pas qu’on corrige une myopie.

Je me servais du miroir dans la maison, en suivant mon chemin au plafond. C’était fantastique et merveilleux. Pour passer d’une pièce à l’autre on sautait des abîmes. Je ne me souviens de ce miroir qu’à le tenir pour regarder le plafond en marchant. Dehors, c’était encore bien plus inquiétant : c’est le ciel qui surgissait sous vous.

Dans la netteté de cette remémoration, il y a pour moi une évidence : le rapport optique au monde, d’y faire surgir en le renversant, par un cadre, une dimension non finie, est resté un principe fixe de vie.

Je revois vaguement, dans des périodes ultérieures, le miroir entouré de son plastique dans une caisse en bois de la buanderie où mon frère et moi stockions nos vieux trésors (j’y revois une épée en plastique, pareillement rêvée, pareillement abandonnée).


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 26 février 2011 et dernière modification le 10 février 2013
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