autobiographie des objets | 10, pierre de taille

mains serrées plein ciel


Si je cherche les objets, je trouve ces deux mains et leur couronne de pierre. Hissées sur une croix de calvaire, mais sans autre référence religieuse.

Dans la communauté d’un bourg, avant la fracture des années soixante-dix, chacun porte les marques extérieures de sa place propre. Elles n’induisent pas de hiérarchie – du moins les hiérarchies se sont construites et accentuées à cette époque : la première voiture vendue en 1925 l’avait été au vétérinaire, la maison du docteur, dans ses hauts murs clos d’ancien presbytère, est plus belle que la nôtre. On franchit par l’arrière le mur du château (lire Dominique Sorrente pour regard symétrique) pour aller à l’automne voler des marrons si lisses et sphériques, ce sont les seuls arbres dans tout l’horizon.

Ainsi, les photographies des nouvelles voitures, ou des Citroën 23 vendus à la coopérative laitière, laissés toute la journée sur le parvis de l’église, en face du garage.

Le tailleur de pierre, père de mon grand-père, venait de l’île d’Oléron, ils étaient neuf enfants et la trace de cet humble monde est bien difficile à suivre. Là-bas ils tressaient des paniers à huître, comme si le seul héritage c’était cette fonction intermédiaire, fonction non agricole ni pêcheuse dans une société qui y trouve son mode d’organisation. Pas possible de savoir d’où il tient son apprentissage de la pierre, et pourquoi cette installation ici, sauf ce permanent chemin entre côte et îles, d’Ouessant au pays basque où on retrouve traces du nom.

Il a deux fils, celui qui devient motoriste, et l’autre qui travaille avec lui à la taille de pierre, jusqu’à l’accident. Cette croix, c’est l’adieu du père à son fils, par le métier même qui les a rejoints et séparés.

N’empêche que c’est aussi comme une enseigne : celui qui bâtit les pierres tombales montre par la sienne son savoir. De quel droit sinon la tombe familiale passerait de la tête ses voisines du bourg ? Pour l’enfant, c’est un grand mystère. Le cimetière on y va pour le fleurir, présence et tenue requises, mais aussi un souvenir d’école primaire, quand on y avait conduit un des mômes de la classe, suite à bagarre avec jet de pierre, encore la pierre.

Il s’agit toujours du caveau familial, je sais les noms, les dates, et l’arbre qui les unit. Il y a deux ans, il a fallu faire de la place. On paye une entreprise pour une réduction des restes. On se force à ne pas trop imaginer ce dont concrètement il s’agit. Après tout, ils ont les outils pour cela. Sauf qu’on est tombé sur une entreprise de sagouins, dalle fracturée et recimentée grossièrement, et ils s’y sont pris avec une telle délicatesse qu’elle est tombée, la couronne de pierre avec les deux mains, la partie gauche a éclaté. Ils l’ont grossièrement recollée et replacée, mais la lèpre blanche de la cassure est visible – pour ce qu’elle symbolise, c’est irréparable.

Ce sont des questions qui me dépassent. Mon père n’est pas là, l’urne avec les derniers restes, je crois qu’elle est plutôt dans mon livre Mécanique que dans cette dune face mer où il a souhaité qu’on la dépose. Mes grands-parents sont ici, mais ils étaient si légers quand on les y a déposés. Le fils du fils tué, c’est à Luçon qu’il y a deux ans on l’a déposé. Je n’aime pas les cimetières, et j’espère pour moi une évacuation propre et radicale. Ce qui me questionne, dans la couronne aux deux mains, c’est la pérennité du geste. Et quelles mains, tiens, celles qu’il a représentées ?


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 27 février 2011 et dernière modification le 15 août 2016
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