autobiographie des objets | 15, transistor


apparition de la boîte à son de nuit, et éthique commerciale de village


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On est fin 1964. C’est l’apparition du break Ami 6 : un intermédiaire entre le besoin massif d’équipement en voiture moyenne et la diffusion déjà si forte des utilitaires à bas coût, la deux-chevaux camionnette à tout faire dans la vie rurale – il restait sept ans avant les rocades, les autoroutes, la fin. Le garage récemment acquis par mon père va multiplier brusquement son activité, et symétriquement le garage Tabarin qui propose la 204 Peugeot. On a embauché plusieurs jeunes mécaniciens.

Sur la place qui s’appelle Leclerc mais qu’on appelle encore place d’Armes, il y a l’église, un des deux cafés, l’autre est sur la place des Halles (il y a beaucoup d’autres cafés minuscules, mais ils ne comptent pas), et puis la pharmacie, la librairie-papèterie Baylet, les vêtements Gardès, le bijoutier Logeais et l’électroménager Chauveau. Il n’y a plus grand-chose de tout ça aujourd’hui, et le paramédical, la maison de retraite, sont devenus ce qu’on voit en premier, à Civray.

Pour Chauveau, la révolution est encore plus brutale que pour nous : les téléviseurs ont la place noble dans la vitrine, même bien avant la couleur, mais je suppose que l’équipement – qui, en une poignée d’années, deviendra global – des familles en lave-linge doit plus contribuer à leur essor. Quand Civray sera désenclavé, on ira acheter ça dans les grandes surfaces à Poitiers, pour l’instant ça ne viendrait à l’idée de personne.

En tout cas, dans cette longue caverne des merveilles qu’était déjà devenue leur boutique rallongée, agrandie, sous les lustres à trois branches pour les salle à manger, les cocotte-minutes brillantes et les rayons d’ampoules, il y avait part pour le rêve : ils étaient les seuls à Civray à vendre des disques, et la normalisation marchande serait telle que je crois bien que c’est chez eux, parmi les machines à laver, que j’achèterai cinq ans plus tard mon Double Blanc des Beatles. Et ce rêve, cette fin d’année 1964, c’est l’apparition des transistors qui l’incarne.

Avec la complexification et la fabrication mondialisée des circuits électroniques, on n’emploie plus le mot transistor. Dès cette époque, et ces talkie walkie à monter soi-même qu’on recevait à Noël, jusqu’à mes débuts industriels, je sais bien qu’un transistor c’est une bête à trois pattes et haute tête ronde, et si la diode c’est un mince clapet, le transistor joue le rôle du robinet mélangeur eau chaude eau froide, ou de l’écluse, comme on veut. Il y en a des milliers et milliers dans un millimètre carré de nos modernes processeurs, dans le moindre téléphone, mais en revenant à l’échelle quasi bactérienne ils ont disparu du vocabulaire. Nous apprenions à parler l’électronique courante, le mot en lui-même nous émerveillait, nous savions la valeur d’une résistance rien qu’aux traits marron rouges verts qu’elle portait sur le ventre.

On appelait transistor, par extension, les récepteurs radiophoniques qui, en abandonnant la lampe, s’étaient d’un coup miniaturisés. Chez Chauveau, ils étaient sur un présentoir devant la porte, à l’extérieur, petits rectangles de plastique dans un étui de plastique souple, et reliés par une chaînette au présentoir, de telle façon que le présentoir restait dehors quand le magasin fermait, entre midi et deux heures. Nous avions désormais à la maison un poste de radio portable, mais bien plus gros – et quand on déjeunait, dans la cuisine, il était allumé, la bascule avait commencé. Mais j’étais venu plusieurs fois les voir, devant le présentoir de chez Chauveau, les tout nouveaux transistors – ce que ce mot emportait alors du mot trésor, sans parler de la promesse de la petite antenne télescopique et orientable.

Au fond du garage il y avait un bout de terrain, comme dans tous les garages on y stockait les vieux pneus, la vieille tôle (mode d’emploi les années à neige : on prend un capot de deux-chevaux accidenté, on le monte en haut du tas de pneus, on glisse), un cabanon pour l’huile de vidange et un autre pour l’acide à batterie Il y avait aussi les véhicules épaves, et un mur du dessus duquel, en circulant, on observait tous les voisins par l’arrière. C’est dans un de ces véhicules à l’abandon que je l’ai trouvé, le même transistor que chez Chauveau, tout brillant, tout neuf. En territoire neutre.

Je m’étais débrouillé pour mettre une pile : j’avais mon propre appareil radio et c’était magnifique. Il n’était à personne, c’est bien ce que j’ai tenté d’expliquer à mon père, quand il a débusqué l’objet deux jours plus tard. Ça devait bien valoir dans les 300 francs, c’était un luxe. Confisqué, bien sûr, étape 1. Retour chez Chauveau, bien sûr, étape 2 : oui, on avait bien fauché au bonhomme, trois ou quatre jours plus tôt, un appareil. Ce n’est pas une chaînette comme il employait qui pouvait dissuader nos bonshommes, dont les mains mêmes défaisaient toute mécanique. Seulement lequel ?

Après, ce n’est plus mes affaires. Et je n’osais même même traverser l’atelier, crainte que celui qui avait planqué le transistor dans la vieille Vedette coincée dans l’arrière-cour, mais ne se doutait pas qu’une des premières qualités naturelles des gosses c’est cet inventaire permanent et mobile de leur territoire, et principalement de ce qu’il peut éventuellement comporter de cachettes, m’en veuille de ce gâchis – pour lui et pour moi, non pour Chauveau.

Je crois bien que mon père, pour arranger l’affaire et ne pas exposer un de ses gars à la vindicte publique, avait payé le transistor à Chauveau, on n’en avait pas besoin mais ça permettait de calmer la réputation : il n’employait pas des voleurs. Et donc, tout cela oublié, quelques semaines plus tard, la nuit dans le noir, sous l’oreiller, une oreille sur le minuscule haut-parleur, je commençais comme des milliers d’autres de mon âge d’écouter le Pop Club et les concerts en direct la nuit – l’année 1965 venait de commencer, allez donc voir ce qui se passait, dans la musique en anglais.

Photo : Civray, place Leclerc, 1964, le magasin Chauveau au fond entre Logeais et le coiffeur.




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écrit ou proposé par : _ François Bon

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1ère mise en ligne 2 mars 2011 et dernière modification le 9 février 2012.
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Messages

  • Magnifique, émouvant sans pathos et carrément réussi ce travelling arrière (dans mon bled, le magasin de radios était aussi le disquaire du coin, avec sur le mur du fond un immense poster des Beatles, époque Sgt Pepper, banale affiche de promotion qui doit être aujourd’hui un collector pour Sotheby’s). merci

  • Cette "Autobiographie des objets" est émouvante car elle est dans le fond toute notre vie : ces choses désormais au chômage technique survivent malgré tout, increvables. La beauté du transistor est d’autant plus fascinante qu’il nous faut aujourd’hui nous contenter de le regarder : car le mettre sur ON est la plupart du temps devenu abominable. Merci, cher François Bon, pour ce feuilleton singulier, qui ferait un sacré bouquin. Louis Watt-Owen

  • Mon transistor, je m’en souviens : couleurs crème et vert, et l’antenne comme signe du rattachement à l’invisible.

    Le soir, j’écoutais avec mon frère, dans la chambre du lycée de Vesoul, l’émission "Pour ceux qui aiment le jazz", de Franck Ténot et Daniel Filipacchi, sur Europe N°1 (à l’époque le terme "numéro 1" était le drapeau de l’indépendance de cette radio "périphérique").

    Il y avait un jeu-concours rituel : deviner le musicien ou le groupe d’un disque diffusé en "blind-test". On s’amusait parfois à répondre.

    C’est ainsi que j’ai entendu un soir mon nom "à la radio" dans la liste de la demi-douzaine de gagnants, et j’ai reçu, quelques jours après, mon tout premier 33 tours par la poste : un disque de Dizzy Gillespie, l’homme qui imite le crapaud (mais pas sa musique) avec les joues.

    Je l’ai encore.

    Voir en ligne : L’Irréductible

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  • Je n’étais pas au courant de cette histoire !

    Mes souvenirs à moi, dans cette cour-réserve à ferraille, c’est une cabane que tu nous y avais construite pour le copain Didier et moi, une vraie cabane de rêve, on y restait même sous la pluie, un palais. Ça a duré un jour ou deux, et les parents ont estimé que ça faisait "bidonville" (appris le mot à cette occasion) et démoli le palais des courants d’air.

    L’autre, c’est une voiture appartenant à un Joubert marchand de porcs à Couhé, ou Joussé, on avait épluché avec Jean B. le cendrier : à lui le mégot, à moi le chewing-gum.

    Et enfin la boîte d’allumettes qu’avec le même Jean B. on avait planquée dans un bidon ou réservoir vide (y’a rien de plus explosif, comme chacun sait, qu’un bidon d’hydrocarbures vide). C’était le 20 juillet 69 : Didier avait cafté aux parents parce qu’on ne voulait pas jouer avec lui, le père rentrait d’un déplacement à Paris, et j’ai été privé d’alunissage.

    Voir en ligne : Café du commerce

  • "Notre vie ici ne diffère que très peu de celle de prisonniers dans leur prison : enfermés dans la maison et la cour, on ne vient pas plus souvent nous voir qu’aux heures de visite d’une prison. Depuis quelques mois on a installé, il est vrai, un appareil de T.S.F., mais cela existe maintenant, paraît-il, aussi clans certaines prisons, au moins en Amérique (pas en France, il est vrai). Nous écoutons presque exclusivement des concerts, qui tiennent maintenant une place assez notable dans notre vie quotidienne. J’écoute la musique, le plus souvent, de façon superficielle, tout en travaillant (quelquefois la musique aide, quelquefois elle gêne pour écrire, – d’une façon générale on peut dire qu’elle aide à jeter des idées sur le papier, et qu’elle gêne pour les élaborer). N. écoute, comme toujours, absorbée et concentrée. En ce moment nous écoutons du Rimsky-Korsakov. La T.S.F. rappelle tout ce que la vie a de large et de varié, et en même temps elle donne à cette variété une expression au plus haut point économique et portative. En somme, un appareil on ne peut mieux fait pour la prison." — Léon Trotsky. Journal d’Exil, 17/2/1935.

    Voir en ligne : Source : Marxists.org