J-M. Espitallier | 148 propositions sur la vie & la mort

"En guerre" de Jean-Michel Espitallier sur publie.net, et ses "Petits traités" chez Al Dante


Il faut l’avoir entendu lire. Ou performer, puisque le mot n’a pas vraiment trouvé d’équivalent chez nous. Textes en boucles, textes qui vont par séries, se croisent et fuguent, mais descendent dans le sens, creusent dans cette épaisseur en avant des choses où nous devons bégayer pour les dire. Lui ne bégaye pas, il prend plutôt sa batterie et crée des rythmes sur ses propres enregistrements voix.

Peut-être aussi, à titre personnel, glisser un petit message à tous mes copains auteurs qui viennent ici me lire, mais nous laissent nous débrouiller tout seuls à publie.net en se disant que le numérique ils auront bien le temps de s’y mettre, quand il sera trop tard : et si vous commenciez à vous mettre dans la cervelle qu’on travaille de façon synchrone, l’imprimé et le numérique, que ce sont les convergences, les synergies, que nous avons à mettre en place ? Et que tout ce que vous avez à perdre, c’est qu’on vous rémunère en bon argent comptant les textes qui dorment dans votre disque dur...

Ceci ne concerne pas Spit, comme on dit en une seule syllabe – qui lui va bien.

Parce que voilà chez Al Dante quatre de ses Petits traités, dont les 148 propositions sur la vie & la mort, et son Tractatus logo mecanicus. Et qu’en parallèle, nous mettons en ligne ce soir sur publie.net un autre axe permanent de sa réflexion : En guerre.

Et si cela aussi c’était un déplacement d’idée fort : qu’un auteur n’aligne pas à l’horizontale un texte après un autre, au gré des rentrées littéraires, mais forge une suite limitée de thèmes pour lui essentiels ? Il se trouve que les essentiels de Jean-Michel Espitallier sont les nôtres : après la première guerre d’Irak, il publie une première version de En guerre dans la belle collection Inventaire/Invention où Patrick Cahuzac a été pionnier de l’intersection littérature/web et littérature/imprimée – avant les tablettes et smartphones qui en font aujourd’hui un vecteur fiable. Cette première version de En guerre incluait une apostrophe directe à Patrick Cahuzac sur le statut du livre, par rapport au monde et aux horreurs qu’il nomme, si c’est la guerre. Puis Jean-Michel Espitallier publiait, déjà chez Al Dante, Army, où on reconnaît tant et tant de ces images qui viennent en flot du dehors avec leur violence et leurs corps, leurs cadavres. Mais Army était en même temps une construction scénique avec Kasper Toeplitz, les textes mis en boucle, superposés...

Et vient la deuxième guerre d’Irak, le général Rumsfeld – Le général Rumsfeld est-il un artiste contemporain, prend pour titre le nouveau texte de Jean-Michel.

Et c’est la publication numérique que ce soir nous lançons, en parallèle du livre Al Dante dont voici ci-dessous un extrait, synergie dont on voudrait qu’elle soit l’atelier même de l’auteur. La forme numérique, remodelable, innovante : sur l’iPad, un des chapitres de En guerre c’est simplement le live de Spit et Kasper Toeplitz au Triangle de Rennes, parce que le chemin d’un auteur, livre imprimé, sédimentation et pérennité des textes, mais la part vive de l’oeuvre scénique (voir ses vidéos disséminées – ou récemment au festival Sonorités de Montpellier), et la propulsion sur les supports neufs, tout cela n’est qu’un.

Et on reste à votre disposition pour en parler.

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Photo : Jean-Michel Espitallier, en accompagnement de Le croque-monsieur n’est pas un animal, Arte Radio.

 

Jean-Michel Espitallier | 148 propositions sur la vie & la mort


1. La mort est tout ce qui n’existe plus.

2. Pour cette raison, elle est ce qui, en existant, fait exister ce qui n’existe plus.

3. Parce que si la mort n’existait pas, la non-existence de ce qui n’existe plus n’existerait plus.

4. Or si la mort, qui est tout ce qui n’existe plus, n’existait plus, tout ce qui n’existe plus existerait encore, et la non-existence de ce qui n’existe plus n’existerait plus. Mais en n’existant plus, la mort ne pourrait faire exister ce qui n’existe plus et sa non-existence ferait ne pas exister la non-existence de ce qui a existé. La mort ne peut donc exister qu’en faisant exister ce qui n’existe plus. D’où nous déduirons que c’est parce que ce qui a existé n’existe plus que la mort existe.

5. Étant donné qu’il y a ou bien la vie ou bien la mort, si la mort n’existait plus, ce qui n’existe plus devrait trouver refuge dans la vie. Et ce serait la mort.

6. La vie sans la mort ne serait pas la vie. Or, paradoxalement, c’est parce qu’il y a la mort, au bout de la vie, qu’à un certain moment, il n’y a plus la vie.

7. Corrélativement, si la vie sans la mort n’était pas la vie, la mort sans la vie ne pourrait être la mort. De cette observation découle logiquement que quiconque ne supporte pas l’idée de mourir aura pareillement du mal à supporter l’idée de vivre.

8. Nous pouvons conclure de la proposition précédente que ce qui nous aide à vivre est en réalité ce qui nous aide à supporter la perspective de ne plus vivre.

9. En l’état actuel de nos connaissances, il est extrêmement difficile de déterminer si la mort remplace la vie en la chassant ou si elle se superpose à la vie en la masquant.

10. De la même façon, on ne peut vraiment déterminer si c’est la vie qui empêche la mort de venir ou la mort qui empêche la vie de poursuivre.

11. Il semble pourtant admis que la mort ne s’installe pas dans la vie mais chasse la vie de la vie et se mette à sa place.

12. Cette proposition n’est pas réciproque. Si la mort finit toujours par se mettre à la place de la vie, la vie ne peut jamais se mettre à la place de la mort.

13. Parce que, lorsqu’elle est là, la mort prend toute la place.

14. D’où il se vérifie que la mort, ça n’est pas rien.

15. La proposition précédente nous permet donc de conclure que la mort – comme la vie –, c’est toujours mieux que rien.

16. Dire de la mort qu’elle est là est pourtant un abus de langage puisque, a priori, la mort est un lieu mort. C’est donc trahir l’idée (fausse) selon laquelle la mort cohabite avec la vie et finit par s’installer à sa place.

17. Poser que la mort chasse la vie de la vie revient alors à reconnaître implicitement l’existence d’une vie possible ailleurs que dans la vie.

18. Du point de vue de la vie, la mort apparaît comme une deuxième phase de la vie. Il n’y a pas de point de vue de la mort.

19. Ce jugement se fait depuis la vie. Puisque l’on ne peut évaluer la mort que depuis la vie et selon les critères de la vie.

20. Cette perception de la mort comme deuxième phase de la vie, voire partie intégrante et nécessaire de la vie, est attestée dans l’expression : « Il est mort. C’est la vie ! »

21. Si je vis je ne meurs pas. Si je suis mort je ne suis plus en vie. On ne peut pas faire les deux à la fois. Il n’y a que la vie ou la mort, jamais les deux en même temps. L’une après l’autre et toujours dans le même sens.

22. La mort est donc au bout de la vie, lequel bout de la vie est au commencement de la mort. À partir de ce constat, nous poserons qu’il n’y a aucune place, aucun jeu, entre la vie et la mort.

23. La proposition précédente nous amène à penser que la mort est collée à la vie.

24. D’où nous conclurons que la mort, en se décollant de la vie, fait de nous des décollés et nous fait même décoller.

25. D’où nous conclurons encore que l’expression « se trouver entre la vie et la mort » est un abus de langage (tout autant qu’un abus de situation).

26. Le fait d’être en vie est donc la preuve irréfutable que l’on n’est pas mort.

27. Le problème est que l’on ne peut pas mourir tant que l’on est en vie. Mais en même temps, l’on ne peut mourir que si l’on est en vie. Nous déduirons de ce constat que la vie est la condition préalable à la mort.

28. Posons désormais que si la mort vit quand la vie meurt, la mort ne vit que si la vie vit.

29. Et donc, si la vie vit et meurt, la mort vit mais ne meurt pas.

30 Objection : la mort ne vit pas. Si la mort vivait ce serait la vie. Si la mort mourrait ce serait la vie. En réalité la mort ni ne vit ni ne meurt.

31. Hypothèse de travail : la mort meurt. Et après ?

32. Il paraît avéré que la vie ne se manifeste que dans le vivant. De cette hypothèse nous déduirons que sans le vivant la vie n’a pas de visibilité, de la même façon que sans la vie le vivant est une vue de l’esprit.

33. Si l’on pose que l’on ne vit qu’une fois, nous devons pareillement poser que l’on ne meurt qu’une fois.

34. Une double vie ne consiste pas à vivre deux fois mais à partager sa vie en deux parties plus ou moins égales. Comme deux rails qui mèneraient leur vie parallèle mais n’en constitueraient pas moins une seule et même voie ferrée. Deux rails parallèles ne se rencontrent jamais, sinon c’est la catastrophe et la vie déraille.

35. L’un des inconvénients de la vie est de permettre la peur de la mort.

36. Pour remédier à la peur de la mort on a le choix entre supprimer la peur et supprimer la mort. Or la mort ne pouvant être supprimée, et la peur appartenant à la vie, il convient donc de supprimer la vie pour supprimer la peur de la mort.

37. D’où nous pouvons à présent déduire que la mort ne fait peur que lorsqu’elle n’est pas là.

38. La proposition précédente est en réalité invérifiable.

39. Un indice nous est toutefois donné dans le refrain « dans la vie faut pas s’en faire », lequel sous-tend que, dans la mort, il va falloir s’en faire.

40. L’expression « c’est pas une vie » laisse accroire qu’il existerait, quelque part, une sorte d’étalon-vie (auquel on aurait dérogé).

41. L’expression « je n’ai plus de vie » exprime la même fausse croyance.

42. Dans l’expression « il a la belle vie » (ou « la vie belle »), nous devons nous interroger sur le sens de l’article défini « la » qui suggère qu’il existerait une belle vie et une seule (la belle vie) dont les modes opératoires, les avantages, les particularités, les qualités seraient réglés d’avance, étalonnés, critères immuables sans lesquels la vie ne serait pas si belle (rouler en Mercedes, faire du ski nautique avec des filles, se lever tous les jours à midi et quart, rêvasser sur un hamac sous les cocotiers sur une plage sous les tropiques, etc.).

43. L’expression « mener une vie de bâton de chaise » est nulle et non avenue. Il est en effet quasiment hors de notre portée d’évaluer avec quelque précision que ce soit comment vivent les bâtons de chaise, évaluation d’autant plus difficile à entreprendre que les bâtons de chaise ont la réputation de mener une vie de patachon.

44. L’expression « faire la vie » a un sens différent selon qu’elle s’applique à un homme ou à une femme.

45. Un homme qui fait la vie est un viveur ou un bon vivant.

46. Une femme qui fait la vie est une « femme de mauvaise vie ».

47. En revanche, dans tous les cas, qui fait la vie ne fait pas le mort.

48. Une vie de château n’est pas une vie qui ressemble à la vie d’un château mais à la vie de celui qui vit dans un château.

49. L’expression « c’est ma vie », formulée en réaction à des conseils réitérés frisant le reproche, lesquels conseils du conseilleur ne sont généralement pas du goût du conseillé en raison de leur caractère répétitif et attentatoire à la liberté du conseillé (« tes doigts ! », « je ne veux plus que tu fréquentes Albert », « mange ta soupe », « change un peu de chaussettes », etc.), témoigne de la conscience que nous avons tous d’être les propriétaires exclusifs de nos vies, lesquelles vies apparaissent comme autant de petites propriétés privées dont nous avons l’illusion d’être seuls à posséder les clefs.

50. L’avertissement « DANGER DE MORT » appelle plusieurs remarques :
- a. Il postule que la mort est un danger.
- b. Ce postulat en amène un second, lequel pose que l’auteur de l’avertissement aurait une idée assez précise de ce qu’est la mort (à savoir un danger).
- c. « DANGER DE MORT » est en réalité un énoncé pléonastique. Si l’on reconnaît, en effet, la validité du postulat énoncé précédemment, lequel postulat est confirmé par le sens commun qui associe la mort à une instance menaçant irréversiblement la vie, et la disparition de la vie étant perçue comme un danger, puisque la vie est toujours considérée comme une sorte de positivité à tout prix, qu’il faudrait protéger à tout prix (voir « Parabole du pin parasol »), même dans les cas de vies dites de merde, alors la mort ne peut représenter qu’un danger pour la vie, c’est même le seul vrai danger qui s’avère peser sur la vie.
- d. D’où il résulte que la vie est toujours en danger.
- e. D’où nous conclurons encore que l’une des principales caractéristiques de la vie est justement de se trouver en danger (sans vie point de danger et vice versa).
- f. Or, si la mort est constitutive de la vie, dénouement irrémédiable de la vie, alors celle-ci ne peut être en danger de mort.
- g. Notons que la réciproque n’est pas admise. Qui, en effet, oserait dire de la mort qu’elle est en danger de vie ?
- h. « DANGER DE MORT » est donc un énoncé doublement inutile. Inutile parce qu’il est un pléonasme (la vie est toujours vie-en-danger) et que la définition première du pléonasme est de parler deux fois pour dire la même chose (pléonasme = [proposition + proposition’ = proposition]). Inutile parce qu’il est vain, étant donné que l’avertissement ne fait que nous mettre en garde envers un danger qui, de toute façon, ne nous loupera pas.
- i. Ce faisceau de sens devrait donc nous amener à nous sentir en vie, donc en sécurité, dès lors que nous rencontrons l’avertissement « DANGER DE MORT ».

51. Celui qui passe sa vie à se protéger de la mort (jus d’orange bio au réveil, pas de tabac, point d’alcool, traverser dans les clous, bien se couvrir, footing, jamais d’avion) risque de passer à côté de sa vie. Il ne passera pas pour autant à côté de sa mort.

52. Objection : sa vie consistait à boire un petit chardonnay au réveil, fumer comme un pompier, prendre cuite sur cuite, traverser hors des clous (sans regarder), sortir l’hiver tout dépenaillé, traîner au lit jusqu’à midi et quart, prendre l’avion pour aller pisser, etc. Il ne passera donc pas à côté de sa vie (pas plus d’ailleurs qu’il ne passera à côté de sa mort).

53. Conclusion : en réalité nul ne passe jamais à côté de sa vie pour la bonne raison que la vie est précisément par où l’on passe.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 6 mars 2011
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