où une marquise invente l’édition numérique

un vrai roman policier, et toute une mer Internet : enfin la règle du jeu change


Et voici Kill that marquise, 350 pages, 90 liens, version téléphone etc...

A quoi mesure ce qui change : que naissent des objets qui n’auraient jamais pu être écrits sans la démarche web. Et qui vont garder jusqu’au bout, sur un iPad ou un Kindle, ou directement sur votre NetBook, ou sur l’écran de l’iPhone, les mêmes capacités de jeu, de liens vers le monde réel ou d’autres mondes de fiction. Cette fois on y est, dans l’édition numérique.

Tout commence avec Paul Valéry, se moquant des conventions du roman, quand la littérature s’y prend les pieds : « La marquise sortit à cinq heures... » Depuis, c’est une phrase étendard : parce qu’il y en a tant, de livres et même de ceux qui se vendent et se vendent, qui prennent les recettes de l’illusion sans les remettre en chantier, les questionner. Non, « la marquise sortit à cinq heures » ne fait définitivement rien sortir de la langue. Sauf ici.

Disons d’abord que c’est un jeu, une jouissance. Pas un amoureux de Simenon qui ne connaisse Lognon, dit le mal gracieux. Mais d’autres personnages de Simenon, des lieux aussi (le Picratt’s, le boulevard Lenoir, vont surgir dans le récit). Parce que, si la marquise est sortie, c’est lié à des tas et tas de choses louches. Et qui n’a pas sommeillé devant un Nestor Burma à la télévision ? Mais qu’on gratte encore un peu plus les strates d’écriture sous Kill that marquise, on verra passer – comme Fellini qui fait danser Proust et Kafka –, ledit Marcel, Emma Bovary ou Victor Hugo et bien d’autres. Et ça se complique même un peu lorsque des auteurs réels de romans policiers utilisent eux-mêmes des pseudonymes tirés de Simenon, et qu’ils viennent croiser le texte avec extraits de livres pour de vrai.

Alors, exercice intellectuel où s’ennuyer et se perdre ? Que non. Voyez la Disparition de Perec : c’est pour de vrai un roman policier, et qui n’est pas prévenu tombera parfaitement dans le panneau tendu.

L’art du jeu, c’est de créer une machine plus forte que vous, qui vous emporte où vous n’avez pas prévu d’aller. Michel Brosseau a lancé le 4 janvier 2010 un feuilleton quotidien sur le web, où les personnages ci-dessus évoqués, et cette marquise qui sort à toutes les heures, se croisent avec des anecdotes sociétales réelles. C’est un blog, distinct de A chat perché, le blog principal de l’auteur. Mieux, la marquise aura elle-même sa page Face Book pour se défendre de tout ce monde-là.

L’expérience dure 150 jours, et autant d’épisode, et se clôt en juin dernier. La marquise est définitivement devenue roman Internet. Avec ce que ça comporte : on parle du tabac ou de la boule de fort, des liens vous embarqueront dans le monde réel. 150 épisodes qui se croisent et se décroisent, avec leurs galaxies baroques d’événements et de personnages : les liens dans le texte renvoient au blog (et ses images), on se promène dans le texte lui-même. Les commentaires se greffent et influent sur la marche du roman : les liens vous embarqueront vers l’intervention des lecteurs en cours d’écriture. Et puis les Vases communicants : le 1er vendredi de chaque mois, on va tous écrire les uns chez les autres, bonne façon de découvrir, faire connaissance. Alors, à plusieurs reprises, un épisode de Kill that marquise va être confié à un autre auteur...

Et on fait quoi quand ça finit ? Justement, c’est peut-être là que la Marquise invente l’édition numérique : là où le blog accompagne le chemin, l’édition numérique retransforme ce chemin en livre, mais un livre ouvert, multiple, neuf.

Ah, quand même, un petit détail : si nous avons déjà accueilli Michel Brosseau sur publie.net avec Mannish Boy, plus près de Julien Gracq (qui traverse réellement le texte), et le début de carrière d’un jeune enseignant au temps du rock’n roll, Michel est réellement auteur de romans policiers. C’est comme les prestidigitateurs ou les funambules : faire un vrai roman policier en jouant des ficelles du roman policier, ça ne s’improvise pas. Il faut déjà connaître un peu ses bases. Nous, ça va, on a nos bases de lecteurs : que Lognon ici (et le jeune Lapointe bien sûr) avec joie renverse.

Alors aidez-nous : il n’y a rien que du rire, toutes les ficelles du polar et l’histoire du polar, il n’y a rien qu’un jeu avec nous-mêmes et notre plaisir de lire, la bibliothèque que nous sommes, et le goût d’écrire...


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 5 septembre 2010
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