autobiographie des objets | 26, Joseph Kessel

découverte simultanée de l’autoroute, des aéroplanes, et d’une légende vivante


Joseph Kessel n’est certes pas un objet.

C’est un auteur de livres, et de ses livres j’avais lu plusieurs. Le premier que j’ai rencontré c’est Le lion, il y a l’Afrique, l’injustice, la tragédie. On referme le livre avec l’impression que toutes ces tensions qui vous ont traversé y sont encore actives, encloses mais vives, prêts à se déployer à chaque reprise. Nous disposions aussi dans la bibliothèque familiale d’un roman lié à l’émigration russe blanche dans le Paris début de siècle : c’était la nuit, l’alcool, l’érotisme – je ne retrouvai rien du Lion, et probablement c’est en cachette, j’avais de toute façon moins de douze ans, que j’ai lu Nuits de princes. Ces livres allaient au-delà de ceux qui faisaient mon univers, les Jules Verne en masse, ou le Grand Meaulnes comme un objet à part, étrange, infini, mais si lié à mon environnement immédiat, le village, l’école. Pour cette révérence à Joseph Kessel, mes parents accepteront que je me procure, en livre de poche, Fortune carrée, qui m’a laissé moins de souvenir que les pirates d’Henri de Monfreid, et Les Cavaliers, mais plus tard, et qui incarneront définitivement pour moi le vieil Afghanistan sauvage.

Inaugurée en 1961, l’aérogare d’Orly Sud est en 1963 le monument le plus visité de France, devant la tour Eiffel. Ce sont les boutiques et le concept totalement neuf de galerie commerciale (on connaissait les grands magasins, mais qu’à l’écart de la ville une rue commerçante – et le luxe de ses détaxes – devienne intérieure, cela renouait et annulait les anciens Passages). Mais si on venait, c’était pour l’autoroute et pour les avions.

Là c’est pour moi un souvenir très net. Et comme j’y associe les épais et pourtant durs coussins ovales de la DS 19, nous étions certainement venus de Civray, donc fin 1964 – corroboré par l’achat du Lion à la librairie Baylet. Mais pas possible non plus que ce soit après 1965, le monde était déjà passé en couleur, tandis qu’en 1964, au temps des magazines en noir et blanc, l’équipée Orly c’était découvrir la couleur : je n’avais vu jusqu’ici des avions qu’en noir et blanc.

L’autoroute : une tranchée de ciment, surplombée d’un tunnel avec des hublots. Et miracle : quelques heures plus tard, nous sommes nous-mêmes dans ce tunnel tremblant perché au-dessus des voitures, et l’autoroute nous la contemplons d’en haut. Probablement que Jules Verne (je ne connaissais pas d’autre science-fiction) m’avait mis en capacité d’imaginer de telles architectures futuristes, mais elles étaient simplement hors du domaine possible des représentations intérieures.

Et l’autre souvenir, c’est le premier étage du hall (on n’approchait pas des vitres, mais le cordon rouge tressé qui nous en éloignait était en lui-même un objet de luxe et d’admiration), l’étendue du carrelage incurvé (je n’avais jamais été dans pareil intérieur) et la haute façade de verre, d’où nous avons longtemps regardé les avions frémissants accélérer, lever le nez puis atteindre le ciel, virer en spirale vers leur destination au nom magique.

Est-ce que parce que nous, les enfants, on avait faim ? Non, je crois plutôt que ce voyage, les quatre cents kilomètres de route nationale 10 à deux voies pour venir voir l’autoroute et les avions, incluait qu’on participe nous-mêmes du spectacle – on s’est installés au restaurant de l’aéroport, ma mère a dû froncer les sourcils et prendre l’air intimidé à lire les prix du menu, et imposer qu’on s’en tienne au moins cher, c’est de toutes les familles.

Joseph Kessel était à la table voisine, je l’avais de face à deux mètres, et son interlocuteur de dos. Les deux hommes parlaient bas et lui, l’homme célèbre, n’avait pas à s’occuper d’un garagiste de province qui l’avait reconnu, ni d’un môme de dix ans qui devait ouvrir les yeux comme des soucoupes.

Plus tard, la première fois que nous avons vu Julien Gracq, nous nous étions arrêtés déjeuner à La Gabelle de Saint-Florent-le-Vieil sans préméditer qu’il y serait. Je suis allé me présenter à la fin du repas, il m’a tout de suite identifié et s’est mis à me parler de Mécanique, c’est là qu’il m’a invité à revenir. Mais je lui en ai énormément voulu, et n’ai pas pardonné, jusqu’à la fin, qu’il ait ce jour ignoré mes propres enfants, même pas un regard ni une parole – probablement que c’était en dehors de sa sphère à lui de la réalité, qui identifiait jusqu’à son grand âge les livres, les auteurs, les revues, mais pas les gamins estourbis eux aussi qu’un Pléiade soit vivant.

Je ne dis pas que Joseph Kessel était un objet. Je pourrais associer à l’aéroport d’Orly et cette découverte de l’autoroute (objet en tant que tel qui aurait, temps passé, symboliques associées, beaucoup plus d’importance pour moi que les avions, à part tel ou tel voyage : première fois à Bombay, première fois à Tokyo, première fois à Fort-de-France ou Philadelphie), des objets très concrets : une DS 19 au trentième comme en offrait Citroën à ses concessionnaires de campagne aux grandes messes annuelles, dans un étui de plastique transparent comme on fait aux poupées. Ou ma petite Caravelle Dinky Toys, si étrangement lourde par rapport à nos petites voitures, avec un vrai train d’atterrissage repliable et ses six roues minuscules, mais qui tournaient : et qui serait identique à elle-même, dans les jeux, même ayant perdu sa peinture et ses roues, ce qui en fait donc un objet bien antérieur à la découverte, ce dimanche à Orly, des Caravelle réelles.

Je savais que les livres pouvaient parler des noms qui m’entouraient. Je savais que les écrivains qui y apposaient leur propre nom avaient pu prendre de l’essence au garage, servis par ma grand-mère : en tout cas monsieur Simenon. Ce dimanche, je découvrais qu’un écrivain était un homme au visage buriné, qui fumait des cigarettes, avait à lui une lenteur que nous autres n’avions pas, une indifférence généralisée au monde proche, et considérait cette prouesse du monde, l’aéroport d’Orly, comme un lieu ordinaire. J’ai porté très longtemps la totalité compacte de ces croyances.

Au fait, mon copain Pierre Bergounioux, avant-hier, avait un peu ce visage (moins l’indifférence).

 

Et salut amical à Michèle Kahn, membre du jury du prix Joseph-Kessel – la lire sur publie.net.
LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 21 mars 2011
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Messages

  • Moi c’est son "Mermoz" qui m’a marqué le plus. Ton histoire me fait penser à celle du père qui lui,avait vécu le même type de rencontre avec l’Archange, justement, lors d’une visite à l’Arc-en-ciel de Couzinet.
    Seule célébrité jamais rencontrée au restaurant : Edgar Faure. Ça ne m’a pas marqué plus que ça...

  • L’avion, on le faisait voler à la main : on se déplaçait avec lui, mais pas à 800 km/h. Je me souviens du poids léger de la même Caravelle

    Par contre, je ne suis pas d’accord avec Roland Barthes quand il écrit dans "Mythologies" (chapitre sur les jouets) : "le jouet français est d’ordinaire un jouet d’imitation, il veut faire des enfants usagers, non des enfants créateurs".

    C’est oublier toute l’imagination créatrice qu’entraîne justement la manipulation de ces petits objets, en métal ou en plastique (car Barthes regrette les jouets en bois).

    Les Dinky Toys, les Norev (ce nom disait tout d’emblée)... nous ont fait parcourir - et encore maintenant - tant de kilomètres !

    (photo : ma Lincoln Première, Meccano, Dinky Toys, made in France.)

    Voir en ligne : L’Irréductible

  • Viens seulement de découvrir ce texte. Quelle émotion ! Merci, merci, François ! Mais permets-moi une petite vantardise : je suis bien sûr membre du jury mais d’abord fondatrice du Prix Joseph Kessel. Plein d’amitiés.