projet St. Kilda | 2, Martin Martin

J – 14 : préparation de la lecture/performance, Ouessant, festival du livre insulaire, le 24 août prochain


Y aurait-il St. Kilda sans Martin Martin ?

Bien sûr. La réalité d’une île volcanique acérée, émergeant depuis des millénaires d’une mer plus rauque qu’ailleurs, ne se préoccupe pas de qui la raconte. Ni même la communauté de ceux qui l’habitent.

Seulement voilà : un homme va constituer cette réalité – de rocs, de mer, d’hommes – comme corps d’écriture, et l’écriture en sera tellement surprenante, que St. Kilda sera dès lors le voyage que Martin Martin y accompli en 1697, et que toutes les écritures à suivre se confronteront non pas à la réalité – des rocs, de la mer, des hommes, l’éternel récit de la mort et de la pauvreté sous ciel noir –, mais à ce qui se reconduit, temps après temps, du récit premier, celui de Martin Martin.

Martainn a’Bhealaich est né vers 1665, dans l’île de Skye. Il est probable qu’il s’en soit absenté pour des études – à Edinburgh ? avoir poussé jusqu’à Londres, à peine remise de la grande peste et de l’incendie de 1666 ? Peu probable, et pas besoin, de toute façon, pour être nommé précepteur des enfants du chef du clan McLeod de Skye, propriétaire de St. Kilda. Ce qu’on nomme les domestiques. Je révère Martainn a’Bhealaich (qu’à Ouessant on m’enseignera à prononcer) pour cette parenté de souche qu’il a avec Rabelais – y compris l’absence de tout visage. Hommes de savoir, dans des contextes qui se moquent du savoir. Précepteur, comme Rabelais l’a été (et dans le peu qu’on sait de lui, le rapproche aussi de Rabelais d’avoir étudié la médecine, mais sans l’exercer). Puis voyageant à pied, comme lui, pour d’autres universités. Il enseignera à Leyden, sur le continent. S’est-il rendu ailleurs ? Il est peu probable qu’il revienne jamais en Écosse. Londres attire ces hommes qui voudraient éclairer le temps : il a le même âge quasiment et meurt la même année quasiment que l’irlandais John Toland, qui vit à Londres aussi, traduit Giordano Bruno et invente le mot freethinker, libre-penseur, que lui reprendra bientôt Diderot. Toland et Martin Martin partagent la même langue, le vieil irlandais – ça ne suffit pas à la rencontre, j’extrapole. Mais la mise en cause de la religion par Toland dans son Pantheisticon partage avec les voyages de Martin Martin la vieille base de l’observation des rituels celtes.

La publication de ses deux livres sera le passeport de Martin Martin pour échapper à ce territoire qui l’enclôt : en 1703, à Londres, la Description des îles de l’ouest de l’Écosse (mais transmis dès 1697 sous forme de copie manuscrite à la Royal Society), et dès 1698 le Voyage à St. Kilda. Martin Martin aura à Londres, quand il viendra y vivre, l’autorité de deux livres qui en font comme, deux siècles plus tard, ceux qui bouclent une traversée de l’Afrique. Il parle de pays dont on sait en théorie l’existence, mais où nul ne s’est rendu, et dont nul n’a écrit. L’examen qu’on en fait est total : il concerne l’économie et les moeurs, mais aussi les chants et la musique, l’amour et les croyances, les soins et guérisons, et il unit les hommes à leur géographie – a history of the island, natural, moral and topographical –, reprend de l’ancrage celte qu’on y parle des sources et puits comme d’êtres vivants et doués de cette raison au-delà de l’homme. On parle de ce qui conjure la mort et des rituels avec les squelettes des enfants morts, pour que – eux qui devaient vivre – ils ne s’éloignent pas tant de vous.

La première relation qu’on connaisse de St Kilda date du temps de Rabelais, en 1549 : Donald Munro est un seigneur dont le but est de dresser la généalogie des chefs de chaque clan des îles, c’est ce qui l’amène à y voyager, les dénombrer (209, dont nombre d’inhabitées) et les nommer. Pour Hirta, l’île principale de St. Kilda – qui appartient alors aux McCloyd de Herray, les deux pages sont des récits rapportés. Il signale que les habitants sont plus pauvres qu’ailleurs – à nous de savoir ce que signifie d’être plus pauvre là que dans les autres îles dont il parle, comme Man ou Aran, et ne sont que peu formés à la religion. Il parle de l’extrême éloignement, de la difficulté là de la mer, et que leur seigneur les visite une fois l’an.

À cent quatre-vingts ans de distance, le début du voyage de Martin Martin à St Kilda est d’abord une rupture intellectuelle avec sa propre Description des îles de l’ouest de l’Écosse. Martin Martin a complété sa Description, elle inclut un chapitre sur St. Kilda, pour lequel il dispose d’informations de première main, puisque l’intendant de son maître s’y rend une fois par an, pour un séjour qui peut durer trois à cinq semaines, accompagné du chapelain et d’une suite de deux à trois douzaines de personnes. C’est l’occasion des baptêmes, mariages, jugements, échanges, travaux. Le principe de narration distanciée vaut, dans la Description même pour les îles dans lesquelles se rend Martin directement. Il consacre ainsi près de quarante pages au don de seconde vue à Skye, sa propre île, ou faculté de voir un objet invisible – en irlandais taish : l’un des voyants a les yeux qui se retournent si fort, lors de la seconde-vue, qu’il doit les remettre en place ensuite avec ses doigts, et parfois demande à l’assistance de les lui redresser. Si c’est un suaire qu’on voit, c’est signe de mort prochaine pour l’individu le plus proche de la vision, le temps accordé en jours et même en heures dépendant de la hauteur du suaire au-dessus de lui, ce que confirme l’expérience, dit Martin. On se sert aussi de la seconde vue pour régler certains mariages, la femme à lui destinée apparaissant dans la main gauche de l’homme, don qui se transmet de mère en fille. Martin dit que certaine voyante lui raconte des scènes passées de sa propre vie à des centaines de milles de distance : ce qui confirmerait, dans sa jeunesse, un voyage à Londres ou en Hollande ? Et lorsque les voyantes se mettent ensemble, leur vision peut être perceptible par celles et ceux qui sont à proximité directe, les enfants et les vaches et chevaux compris. Parfois sans l’intercession des voyants : le couteau d’un homme, un jour, tombe brutalement de sa main sur la table – quelques jours après, il meurt. Mais, dans ce long texte où Martin rapporte les entretiens directs et systématiques qu’il a avec les sorcières de Skye, sa propre relation est celle de celui qui rapporte de façon neutre. St. Kilda est la plus éloignée et la plus difficile d’accès des îles : dans la première page, il parle d’un élan naturel de curiosité. Et aussitôt pour dire que les relations existantes sont de deuxième ou troisième main, et que plusieurs fois, pour rédiger sa Description, il a tenté de s’y rendre, mais en vain. Est-ce que c’est l’autorité naissance de la Description, pas encore imprimée mais déjà en circulation et chaque clan en faisant établir pour son usage et mémoire une copie manuscrite, qui lui permet l’accès – lui qui n’a pas d’emploi utile, sinon observer et redire ? Il s’embarque le 29 mai 1697, à six heures du soir.

Ce qui est beau dans le récit de Martin Martin, c’est que l’expérience conduit immédiatement la phrase : on parle de la traversée, parce qu’elle est hasardeuse et qu’on a peur. Quand on quitte l’abri de la côte, le vent forcit et un grain s’annonce : doit-on faire demi-tour ? Et puis il n’est plus temps, on est en haute mer, la nuit est venue (on met seize heures pour la traversée), le matin n’est que brume. Où est-on, sur l’océan sans repères ? Et si on a manqué St. Kilda, comment la retrouvera-t-on ? Un matelot aperçoit un oiseau. Les oiseaux ne volent pas de la même façon selon qu’ils pêchent en s’éloignant de l’île, ou qu’ils y reviennent le bec plein. Un oiseau aperçut dans le ciel définit la direction à suivre : c’est ainsi que font les hommes de St. Kilda, dit Martin. Eux ont dépassé l’île, mais ainsi ils la retrouvent. Il note ce que tous les voyageurs après lui noteront : quand on approche, ce qu’on entend c’est le vacarme de tous ces oiseaux. Une île bruit. Des oiseaux, il fera le compte par espèce, par nom, et selon les brèves époques où chacune de ces espèces visite l’île, et ce que cela détermine pour les hommes qui y vivent.

Ce qu’il note aussi, de suite, c’est comment la mer, gênée dans ses houles de longue fréquence par le hérissement fractionné des granits, à St. Kilda devient folle, heurte dans tous les sens, démultiplie les crêtes et bouillonnements. On ne peut pas aborder, à St. Kilda, qu’à tel endroit où vient dans la mer une langue inclinée de rochers. Encore est-elle recouverte d’algues très glissantes. Quand les habitants aperçoivent le bateau, ils s’encordent, et viennent à vingt pour le hâler. La question du bateau – l’unique bateau qu’on possède sur l’île, pour la communauté, et qu’il faut parfois reconstruire, sera un des éléments du récit.

Martain a’Bhealaich vient d’arriver pour ses trois semaines d’enquête à St. Kilda, dont nul jamais n’a écrit directement.

Deuxième épisode, fin.

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 10 août 2011
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Messages

  • Lancer le cri de l’approche le recensement des écueils une fois encore interroger l’envol inouï des petits oiseaux de mer :jamais l’un sans l’autre ne s’élancent écrire la lune montante le coeur insomniaque incliner l ’instrument vers la mer pour le corps à corps et laisser faire les éléments qui repoussent dans le fracas blanc ce qu’il faut trouver mais comment aller plus loin : les ronces mères couvent la source et nous souffrons car le monde est dur et l’éclosion arpentage insulaire
    Ici le rêve n’est pas le même il faut le savoir et se risquer