projet St. Kilda, 3 | le récit archétype

matériaux préliminaires à lecture/performance prévue Ouessant / festival du livre insulaire, le 24 août prochain


Préparation en ligne de la présentation de St. Kilda qui sera faite à Ouessant, festival du livre insulaire, le 24 août prochain – voirpremier texte de cette série, et sommaire en haut à droite. Ce matin, commencer à parler des oiseaux.

Voici donc la donne de départ : depuis 300 ans qu’a surgi le récit du voyage de Martin Martin à St. Kilda, une fois tous les trente ans environ, et évidemment plus après l’évacuation, mais désormais comme une éclipse, comme l’abandon tranquille de l’île à ses camps d’archéologues, à sa base militaire inutile, le récit d’un voyageur, d’un naufragé, d’un résident temporaire vont nous redire un étonnement pas moindre que celui de Martin Martin, le compléter éventuellement par les grandes figures qui marqueront l’histoire de l’île, la propagation de la typhoïde au XIXe siècle, la triste épopée de l’exil australien, enfin l’évacuation de 1930 – qui aura le mérite de susciter un dernier bouquet, la collecte des souvenirs de ceux qu’on a transplantés sur le continent, et que la photographie se joindra enfin au récit.

Et pourtant, de combien peu d’éléments concrets dispose le récit. Dans cette armature verticale qui remplit un lourd carton devant moi, photocopies de livres indisponibles ou manuscrits, ce qui fascine c’est l’extérieur. Le portrait même des narrateurs successifs, comme celui de Martin Martin, décrit un état précis du monde, et c’est comme, sur un minuscule objet qu’on pose sous le microscope, un dessin de l’histoire du monde – sinon, on laisserait l’histoire de St. Kilda à ceux seuls qu’elle concerne.

Ce qui fascine littéralement, c’est comment l’étonnement reconduit les mêmes strictes figures qui avaient provoqué l’étonnement initial de Martin Martin, et qu’elles se reproduisent à l’identique jusqu’à l’évacuation même. Pendant trois cents ans, on nous dit une fois tous les trente ans ce qui ici ne change pas, et nous savons que bien plus de siècles en amont ont contribué à solidifier cette permanence.

Et que ces figures ne touchent pas seulement les moeurs ni la géographie, mais peut-être avant tout parce qu’elles concernent le plus élémentaire de notre relation au monde, quand on la dépouille de tout – un récit de Robinson Crusoe (il ne m’est pas indifférent que Robinson Crusoe soit strictement contemporain de Martin Martin, du moins que Martin Martin le précède tout juste. Touchant ainsi au plus élémentaire de nos cinq sens, et touchant par les sens à l’organisation même de la micro-société, gérant ses mariages et consanguinités, ses châtiments et son art de la décision collective, et que toute monnaie, dans un monde qui en sera progressivement accaparé, sera aussi tenue à l’écart.

Ainsi donc d’abord survivre. Et pour cela manger. Et pour cela les oiseaux. Chasser les oiseaux, conserver l’huile et la chair des oiseaux, commercer de la plume des oiseaux, faire engrais des abats des oiseaux pour les maigres terrains entre murs de pierre où on pourra faire venir un peu d’orge ou de seigle, et bien sûr les oeufs.

Même Martin Martin, qui vit à Skye dans les Hébrides, est surpris qu’arrivant dans l’horizon de mer de St. Kilda, les variations du jour et de la nuit lui semblent plus accentuées. Au solstice d’été, la nuit dure une heure. Cela veut dire qu’au solstice d’hiver, c’est le jour qui dure une heure.

Les récits qui suivront celui de Martin Martin, s’il s’agit de voyageurs ou de ceux, comme Martin Martin, qui accompagnent la visite annuelle du propriétaire, mettront l’accent sur ces trois semaines où provisoirement la vie à St. Kilda devient sociale. Les récits de ceux – naufragés, infirmière, instituteur – qui restent à St. Kilda mettront l’accent sur comment on tient dans l’absence de temps générale qu’est l’hiver, en gros d’octobre à avril, sept mois. On est dans des huttes ovales de pierre, recouvertes de chaume, le chaume maintenu par des tresses (on fait tout, avec les intestins d’oiseaux) tendu sur d’autres pierres. On se chauffe parce que, sur le sol de terre, on a rentré aussi la vache – petites vaches courtes sur pattes, dit Martin Martin, qu’on ne trouve qu’ici. On a une lampe avec l’huile des oiseaux, on a un feu de tourbe qui fume âcre. On attendra là, d’octobre à avril, parce que de sortir il n’est pas question. Trop de vent, trop de mer, pas de pêche, et le froid. Le vent est tel que souvent, sur l’îlot de Soay ou celui de Boreray où on laisse les moutons, il les décolle des quatre pattes et les jette à la mer. La nuit de St. Kilda, qui dure sept mois, est une suspension de temps sous le vent.

On a donc, autour de l’arc de cercle en fond de baie (Village Bay) où sont les huttes ovales, des temps immémoriaux jusqu’au milieu du XIXe siècle où on bâtira des maisons de pierre, celles qui aujourd’hui dessinent le village mort, des cairns, ils disent des cleits, qui sont des accumulations de pierre plate, qui viennent jusqu’à hauteur de ceinture, et laissent circuler l’air, sans laisser passer la pluie. On a compté plus de quatre cents de ces cairns. C’est là qu’on stocke les oeufs. Ce qui surprend Martin Martin, et les autres voyageurs après lui, c’est la variété des oeufs – ils connaissent toutes les variétés d’oiseaux, et donc le moment où procéder à la collecte. Certains oeufs sont presque gros comme des oeufs d’autruche, d’autres minuscules. On peut faire des repas associant toutes les tailles différentes d’oeufs. Quand Martin Martin accompagne l’intendant des McLeod et son chapelain, chaque famille à tour de rôle, deux fois par jour, leur porte à chacun un tribut en oeufs pour les nourrir. Dans les cleits, on stocke les oeufs sans les cuire. Cela donne, dit Martin Martin, une consistance particulière. Un oeuf non cuit se garde dans l’hiver quatre à huit mois, et c’est la base de l’alimentation de ceux d’ici.

Une des magies du récit de Martin, c’est son goût pour la précision des chiffres. Tout ce qu’il voit, il le dénombre. Du coup, l’ensemble des récits qui viendront après le sien dénombreront aussi, pour savoir s’il y a plus ou s’il y a moins. Si Martin n’avait pas commencé, ils n’en auraient probablement pas eu l’idée.

Il nous dit ainsi que, ce mois de juin 1697, cent quatre-vingt personnes vivent sur l’île, et combien de moutons, et combien de cabanes. Le chiffre montera progressivement jusqu’au XIXe siècle, avant la typhoïde. Quand l’évacuation sera décidée, en 1930, ils ne seront plus que trente.
Ainsi, enquêtant directement auprès des habitants, vérifiant avec ses collègues de voyage, Martin Martin dénombre vingt-deux mille oiseaux de mer annuellement collectés et consommés par les habitants de St. Kilda.

Il faut reconstituer le décor : aucun point qui soit à plus d’un kilomètre des côtes. Pourtant, le point le plus haut, le Conachair, grimpe à 1397 pieds (425 mètres), le Mullach Mor à 1172 pieds (357 mètres) le Mullach Bi à 1145 (348 mètres), l’Oiseval à 948 (289 mètres), Soay à 1114 (339 mètres). Six kilomètres d’arc pour l’ancien cratère, et ce hérissement : trop pour qu’on le visualise. La mer est à l’altitude zéro. C’est dans ce dévalement vertical que nichent les milliers, millions d’oiseaux. La collecte qu’en fait la petite communauté de St. Kilda pour subvenir à sa survie n’en perturbera jamais l’équilibre.

Ce qui impressionne Martin, c’est que la collecte aussi est collective. On s’embarque sur le seul bateau de l’île, et on rame vers le Stak Lee et ses cent soixante cinq mètres d’un seul à-pic. On ne peut pas approcher ni arrimer le bateau : on attend la plus haute vague, le plus agile des hommes s’encorde et saute. Quand il a fixé la corde à un éperon de roche, les autres se suspendent et viennent. Ils vont vivre à dix ou quinze sur la hauteur. Quand la collecte sera finie, à huit ou douze jours de distance, ils allumeront en haut un feu. Et quand la mer présentera une vague éclipse de calme, on frètera à nouveau la barque pour les reprendre. Quelquefois, les hommes devront attendre un mois sur le pic de granit. On sait exactement à quelle époque venir, quand les fulmars sont éclos, et juste avant qu’ils prennent leur vol. On rapporte trois mille des oisillons. On les plume, on leur fait dégorger l’huile, on met les abats et les ailes à l’engrais, on fait sécher la viande maigre dans les cleits.

Dans le Quart Livre de Rabelais, deux des îles où débarquent les navigateurs impressionnent par ce même hérissement et cette vie pauvre : l’île des Alliances, et Ruach, l’île des vents. En vivant des oiseaux, est-ce qu’on ne vit pas du symbole même des airs, et du vent qui ici est plus fort que tout, sauf de l’eau et des rocs nus.

Dans les cinq mois de lumière on a tant à faire : on ira au-devant de tout ce qui contribue à la survie. Des bancs de harengs passent – pas question de filet ni de partir avec le bateau, on tend des lignes qu’on tient directement à la main depuis les rochers.

Quand vient l’intendant, au solstice de juin, avec son équipage, c’est pour collecter le loyer dû : dû pour quo, pour habiter, pour survivre ? C’est la ponction, et c’est le troc. Des amendes, des primes. L’intendant a son chapelain : on procède aux baptêmes, avec un rite qui longtemps gardera des marques païennes. On procède à la légalisation des mariages. On procède aux jugements, et on attribue des amendes : mais les amendes sont prises sur l’argent qui ne sert pas, celui qu’apporte l’intendant, mais qui ici ne leur est d’aucun usage. Et serait un pécule bien trop ridicule, si un quelconque d’entre eux voulait faire l’épreuve de la vie continentale. Les oiseaux appartiennent à ceux d’ici : ils ont fait des ballots de plume, mais c’est un travail de la communauté. Les ballots de plume serviront aux édredons de la marine royale anglaise, premier et probablement unique client de la plume et du duvet de St. Kilda jusqu’en 1914. De 1914 à 1918, on la réquisitionnera sans payer, fin du commerce. Ensuite, les marins de la royale auront des couvertures de laine et coton.

Ce qu’on vend, ou qu’on laisse emporter, plume, laine et viande, paye soi-disant tout juste ce que l’intendant laisse, ici où il n’y a pas de fer. La corde. La corde sert à s’arrimer aux montagnes, à hisser le bateau. La corde est un sauvetage. En tirant à vingt sur une corde, on décuple la force humaine : la corde est une richesse collective, appartient à la communauté et pas à un seul. On ne saurait pas ici la fabriquer, tous les ans l’intendant apporte de la corde. Et des clous, des lames, des couteaux. Un peu de charpente et de planches : ici il n’y a pas de bois. Il y a la pierre, le chaume, et ce qu’on fait de la plume, des becs et des os, des abats et intestins des oiseaux. L’art d’affûter les becs des oiseaux de mer, pour en faire des hameçons, des pointes pour les épissures ou des aiguilles pour la couture et le tissage. L’os est la matière encore de la vie.

Le récit archétype qui définira l’île sera toujours d’abord fait de la relation de l’homme à l’oiseau, quand l’homme, privé de vol, encordé aux rocs, s’aidant de chiens pour les oiseaux qui nichent sous terre, multipliant par milliers ses prises pour que la maigre survie soit possible. Partout ailleurs, on délaisse l’oiseau de mer. Il sent mauvais, la chair est rance, et il y a peu de chair. Puis comment se saisir de l’oiseau de mer. À St. Kilda, la relation s’inverse.
Le récit archétype sera la surprise de l’organisation de la collecte : la chasse et la pêche sont des activités solitaires, qui souvent définissent le rang dans la communauté. Le principe de St. Kilda, c’est que chaque collecte est décidée ensemble – et qu’il faut les équipes de soutien, de transport, comme il faut l’agile qui le premier va tendre la corde. Alors quand la période est venue du fulmar, du puffin ou du gannet, on s’y rend ensemble. Ensuite, sur la terre battue entre les cabanes, on dépose en tas les oiseaux morts. Et quand on les répartit, ce n’est pas en fonction de la prise, mais en fonction des besoins. La base du fonctionnement économique de St. Kilda dans les conditions de survie s’exprime par l’axiome le plus direct : répartition de la richesse produite collectivement selon les besoins exprimés individuellement. Est-ce qu’il faut absolument en être réduit à cette misère pour qu’un tel axiome s’énonce ? Il pourra y avoir dans nos sociétés même modernes des échantillons, des branches lointaines de cet axiome. Dans le marais vendéen des années cinquante, à la construction d’une nouvelle digue, la terre dite communale, qu’on dit alors les prises, est répartie collectivement aux familles qui constituent la commune. Ceux qui vivent, comme mes grands-parents, non pas des champs, mais des moteurs, rétrocèdent leur part de prise à des agriculteurs, moyennant loyer symbolique restitué en nature, essentiellement en beurre, ou en bons de pain – élément si familier à la communauté que ce sera mon surnom à l’école primaire, Bon donne Bond’pain.

Avec donc, dès le récit de Martin Martin, et dans une évolution qu’il est décisif de suivre, ce qu’ils nomment le parlement. Au début de la journée, on se rassemble sur cet espace public devant les cabanes – les communautés gitanes, chez nous, appellent ça le rassemblement, eux ajoutent la parole : parlement c’est là où on parle, sans que je sache (ni personne) de quelle teneur était l’échange oral – il ne se tenait pas devant les étrangers ni les voyageurs. On y décide de ce qui sera communautairement accompli.

Ce que nous définissons île, à St. Kilda, est donc d’abord ce récit archétype, non pas le voyage initial de Martin Martin, mais la vérification faite, une fois tous les trente environ pendant trois cents ans, que la survie des hommes par l’oiseau, dans cette suspension d’entre roc vertical et eau noire, violente, est malgré tout possible, et que cette symbolique-là, l’économie communautaire et sans monnaie qui en découle, nous concerne dans les propres rouages de nos fonctionnements collectifs.

On reviendra sur ces archétypes, à mesure qu’on va suivre la suite des récits de voyage, et ce qu’ils induisent à la fois – mais à telle échelle réduite, comme si tout devenu visible – des changements structurels de la communauté de St. Kilda, en contrecoup de la grande histoire du monde. Sauf que St. Kilda n’y survivra pas, au monde.

 

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 12 août 2011
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Messages

  • Ils sont assis dans une maison sans murs. De chaque côté, les paroles sont remplacées par les grands passages du vent qui semble avoir déporté tous les oiseaux. Ils regardent les tas de cordes inutiles posés comme des nids vides à portée de main et s’apprêtent à reprendre la mer : tous leurs rêves se sont envolés. Leurs mains se cherchent sur la table de pierre lourde et savent tout l’une de l’autre : meurtre et caresse.
    Au même moment, à l’aplomb du couchant, les derniers oiseaux de haute mer se rassemblent en silence , creusent dans l’os du monde des abris selon des codes inconnus et deviennent invisibles dans la dure blancheur du trou, pour nidifier sans être pris au piège.
    Cette fois c’est la fin . Ils traversent les variations de la lande aux entrelacs de callunes et de petits genêts vifs : ils ne savent pas encore qu’en quittant les lieux, ils vont se jeter dans la gueule des villes qui dévorent terres et hommes pour d’autres guerres.
    Dans le sillage blanc laissé par l’arrière, l’île s’amenuise et ils n’entendent pas le cri suraigu des revenants qui ont repris leur place et veillent.