projet St Kilda, 9 | de la mort

J – 1 : demain, Ouessant Livre insulaire, 18h, parlerie sur St Kilda, se préparer...


La mort est secrète.

La mort est fréquente. Dans le journal de l’instituteur, John Ross, en 1887-188, le mot revient. L’école est fermée une semaine : drowning, noyade. Parce qu’on est encore avant l’été, et qu’on a glissé de la falaise, ou que la barque s’est renversée. Le mot vient seul. Pas de détails Corps repêché, ou avalé par les courants et la nuit, on ne nous dit pas. Drowning, mot qui se suffit à lui-même, mot orphelin. On ne survit pas longtemps dans l’eau à 14°, et ils sont vêtus de feutre, qui s’imbibe et les coule.

Quand quelqu’un meurt sur l’île, tout s’arrête une semaine. On veille le mort deux nuits, puis on l’emporte au petit cimetière dans son mur ovale, le cimetière sans pierres tombales (où les prendrait-on ?).

Dans les récits d’avant le XIX° siècle, on n’apprend presque rien des rites mortuaires. Cela ne regarde pas les voyageurs. De loin, l’instituteur voit les hommes se rendre chez le pasteur, le seul à disposer d’une bouilloire : ils courbent des planches minces pour le cercueil. Le bois n’existe pas sur l’île, on reçoit chaque année de quoi enterrer les morts dans le bois et non dans le linceul.

Parce que la curiosité principale serait peut-être en cela : alors que les trois pasteurs successifs ont éradiqué, avec les musiques, les fables et les chants, tout ce qui n’est pas leur bible, leur pouvoir s’est arrêté aux murs ovales du cimetière. Pour les morts, tout continue comme si la religion noire ne les avait pas recouverts.

Ainsi, pour l’enterrement, pas de passage à l’église, où on les force encore à passer deux fois le dimanche. Bien sûr, au cimetière, ce sont des psaumes qu’on récite sur la tombe ouverte pour l’adieu. Mais dès que chacun y a reversé sa pelletée de terre, les femmes entament la longue séance collective des pleurs, qui sont une tradition bien antérieure à l’arrivée des pasteurs. De même cette réclusion d’une semaine, qui se prolonge encore cinq jours après l’enterrement. De même cette réclusion d’une semaine, qui se prolonge encore cinq jours après l’enterrement, ou le fait d’aller tuer une brebis, qu’on partagera, alors qu’on n’en consomme jamais pour soi-même. Le deuil est affaire collective.

Et encore plus ce détail : dans cette île où le jour est soit démesurément long, soit démesurément court, c’est lorsque l’ombre rejoint exactement l’entrée découpée dans les pierres du petit cimetière en ovale qu’on sort le mort de sa cabane et que quatre hommes le portent. Un reste de l’adoration du soleil qu’aucun des obscurantistes en noir envoyés par l’église n’aura su renverser.

Et lors même de la préparation : ce sont les femmes qui préparent le corps, le corps repêché du noyé, le corps brisé sous la falaise, ou celui qui simplement s’est éteint de vieillesse. On l’enveloppe ensuite d’un feutre de laine de mouton cardée, les moutons de l’île, cousu avec les becs d’oiseaux de façon à se replier comme une capuche sur la tête, ne laissant plus passer que le visage. Et le visage lui-même a été ceint de ces larges mouchoirs qui n’ont pas qu’une fonction utilitaire : les porter, pour les hommes, signifie qu’au lieu du travail on est de repos (ou de messe), et pour les femmes – dans cette île où on n’a pas de bague, et où elles sont toujours dès le XVII° siècle et de façon continue en nombre supérieur aux hommes – le signe exhibé de leur statut matrimonial, ou son absence, ou de leur veuvage).

Le cimetière est à l’écart, en prolongation de l’arc de cercle des cabanes. On pourra bien les reconstruire deux fois en les remontant plus haut dans la petite baie, le chemin qu’elles dessinent mènera toujours à l’ovale de pierre, avec l’ouverture qu’on doit enjamber, la même qu’on trouve aussi en vieille Bretagne, pour empêcher les animaux d’y entrer paître.

Quand on ne saurait plus creuser sans gêner les morts sous leur renflement de terre, on enlève les plus anciens : plus loin encore, dans un autre ovale, bien plus restreint, est l’ossuaire. Là encore, trace vivante de l’emprise d’une culture orale : les plus anciens savent qui est enterré où. La spatialisation des morts ne comporte pas de signe écrit – on saurait faire, ou mettre une pierre, ou un objet. C’est plus délibéré, venu de plus ancien.
Et jamais on n’aurait rien su des rites funéraires à St Kilda, qui ont su tenir à distance l’étouffement volontaire de la religion chrétienne imposée, sans la suite de décès infantiles qui endeuilla l’île plus de dix ans, et qui fit définitivement arrêt à la masse critique de population nécessaire pour la survie collective.

La maladie aussi, comme l’agriculture, comme les moutons, comme le nombre de bateaux, ou la suite définie et datée des pasteurs et des instituteurs, ou comme l’arrivée progressive de l’argent par le tourisme et les bateaux à vapeur, puis l’exil australien, est une histoire qu’on peut reconstituer depuis Martin Martin, et en bonne partie grâce au fait qu’il lui fait place dans sa relation : cette page où il soigne un malade, simplement en se souvenant de ce qui aurait été fait à Skye dans les mêmes circonstances, et cette autre page où, loin sur les falaises, il parle au lépreux que la communauté tient à l’écart.

La variole apportée par quel bateau de passage, qui frappe l’île en 1724 : ne survivent que quatre hommes, alors à l’écart sur Boreray pour la chasse aux fulmars. C’est probablement depuis Skye que le propriétaire repeuple l’île, incitant les plus pauvres, et probablement aussi envoyant les fortes têtes, ou ceux à qui on reproche un délit. De St Kilda, on ne part que si on vous emmène.

Un bébé fragile meurt dans les tout premiers jours : on ne les a pas confiés au corbeau noir de la religion officielle pour le baptême, ni même l’état-civil. Comme dans notre propre pays jusqu’à la Révolution, même pour les familles royales, on y voit comme une sélection naturelle. Le problème, à St Kilda, ce 27 décembre 1887, chez les McKinnon, c’est que l’enfant qui meurt paraissait en pleine santé, parfaitement viable, et atteignait ses quinze jours.

De 1855 à 1876, soit une période de vingt ans, on compte 56 naissances, dont 32 garçons. Dans la même période on compte 64 décès. Mais on devrait y ajouter, pour la juste balance, 41 enfants morts en bas-âge.
George Murray, à l’enterrement du petit McKinnon, découvre que la tombe qu’on ouvre est celle où reposent déjà d’autres enfants morts de la même façon. Un cercueil a éclaté sous la terre, il est frappé de la ressemblance des deux corps, celui d’aujourd’hui, et celui mort il y a six semaines. Au mois de mars suivant, quand meurt Annie Ferguson, une petite fille de dix ans, il reconnaît les mêmes symptômes.

On a reçu plusieurs fois à St Kilda, l’été – en 1878 on en a les archives – une infirmière. Mais l’infirmière n’a pas accès à ces rites qui, comme les rites funéraires, ne sont pas pour les hôtes de passage. Quelques efforts qu’ils fassent, et même si nourris en partie par la communauté, le pasteur et sa famille, l’instituteur qui arrive chaque été avec ses provisions pour tenir une année, et l’infirmière donc, resteront à l’écart des tâches collectives, mais aussi de cette vie souterraine de la communauté.

Les accouchements se font chez soi évidemment, avec la présence de la bean-ghluine – littéralement : femme qui s’agenouille – et, si ce n’est pas attesté à St Kilda, on le sait pour plusieurs îles d’Écosse, sectionne le cordon, qui sert de base à un rite mal décrit, dans lequel on brûle cordon et placenta au feu de la cabane. Pour le bébé, dans les îles on va l’enduire de beurre salé. A St Kilda, on se sert de l’huile rouge prise à l’estomac des fulmars. Est-ce que dans la bible lue chaque dimanche, parfois trois heures d’affilée, avec présence obligatoire, par le pasteur, on n’utilise pas sans cesse l’expression oindre d’huile ?

En 1892 encore, 5 enfants naissent à St Kilda, dont 2 seulement survivront. Grâce aux observations de Murray, l’instituteur, et à la présence d’une infirmière sans prénom, la nurse Chichhall, on parviendra à démontrer aux îliens que le bacille du tétanos, présent dans la poche organique qui sert à conserver l’huile des fulmars, cette poche suspendue en permanence dans la cabane, qui sert contre les rhumatismes – lesquels sont évidemment, dans ce bain d’humidité constante, une des souffrances les plus communément endurées –, qui sert contre les contusions, qui sert contre le mal de dents, et qu’on conserve accrochée dans un estomac de fulmar, cette poche qu’on remplit à nouveau, sans la changer, quand elle se vide, a été responsable pendant un quart de siècle de la mortalité infantile sur l’île. Une génération manque : c’en sera quasi fini de l’histoire de l’île. L’évacuation de 1930 commence ici.

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 23 août 2011
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