projet St. Kilda | 10, cadeaux de mariage

historicité de la porosité de l’île au XIX°, argent, religion, charité – suite


On est en 1890. Le temps des vapeurs a commencé depuis longtemps. Ceux qui viennent voir les îliens sont ceux qui peuvent affréter un bateau : pas le petit peuple. On vient en jupe longue et chapeaux, tenues blanches de marins d’opérette. On apporte des cadeaux, non pas la paraffine ou du sel dont ils ont le plus besoin, mais du thé et du sucre. Les îliens ont compris aussi qu’ils peuvent obtenir du whisky et du tabac. Les chaussons de feutre qu’on a cardés dans la nuit de l’hiver, avec les restes de la fabrication du tweed pour le propriétaire, et qu’on a élaboré pendant cinq siècles pour sa propre nécessité, on les propose à la vente. Avec l’argent, on se procurera des vêtements fabriqués à Glasgow, et ce sera un commerce de plus pour le propriétaire. On vend aussi des oeufs d’oiseaux, les quatorze variétés qu’on connaît. John Sands écrira : « St Kilda est la ménagerie humaine la plus lointaine qu’on connaisse ».

Le contact va rarement au-delà. À partir de 1880, on a compris qu’un autre commerce serait encore plus rentable : poser pour les photographies. Les femmes hésitent à s’y risquer – qu’est-ce qu’une image ? La religion les interdit, comme elle les a contraints à briser tout instrument de musique, à oublier les vieux chants. Mais les hommes ont leur numéro prêt : attraper un oiseau avec une perche, montrer comment on escalade la falaise. Poser au vieux sage avec la barbe blanche en éventail, et passez la monnaie. Les îliens ne savent pas marchander (to bargain, mot emprunté au français, du temps de Cotgrave) – leur propriétaire ne leur en a jamais laissé l’opportunité. Alors ils vendent au prix fort. De toute façon, leurs visiteurs peuvent se l’autoriser. Des vapeurs ou des yachts, pas possible d’accoster sur l’île. Les hommes vont les chercher en barque – il y a encore la dalle recouverte d’algues, qu’il faudra péniblement escalader. Au retour, ils demandent un demi penny pour l’escorte, parfois les riches le leur refusent, tant ils ont eu le sentiment que tout sur l’île se monnayait, et qu’on ne les en méprisait que plus. C’est ainsi que l’économie entre sur l’île, parce qu’on reçoit du dehors une monnaie inexploitable entre eux, mais utilisable avec le dehors. Un jour, un vapeur accoste le dimanche : c’est sabbat, pas question de faire quoi que ce soit d’autre que l’église des pasteurs en noir. Alors on laisse les marchandises devant sa porte avec le prix. St Kilda est devenu un commerce.

La misère et la crasse, mais aussi cette religion contrainte et forcée pousse aux sentiments philanthropes. Un M. Campbell de Sunderland, qui a eu accès au journal d’un autre instituteur, John Ross, apprend le mariage de John Gillies, vingt-quatre ans, dont la première femme est décédée en couches – tout un pan de silence sur le continent pour bien longtemps, alors encore plus de silence ici, avec Ann Scott, vingt-trois ans. Pour ajouter au contexte tragique, si apprécié des philanthropes, la mère d’Ann vient de se noyer – le bateau une fois de plus renversé au retour d’une expédition de collecte des oeufs sur Dun ou Boreray.

Dans l’idée généreuse de M. Campbell, en guise de lien à l’île, une robe de mariée à la dernière mode d’Angleterre. La jeune épousée de St Kilda, vêtue de laine cardée sans couleur, connaîtra une fois, et toute l’île avec elle, le statut du vêtement dans la civilisation industrielle. Il collectera plus de 100 livres, grosse somme en 1890, pour l’achat de la robe et de quelques fournitures pour le coupe, mobilier, livres. John Ross, l’instituteur juste revenu de son séjour, aide à constituer une petite bibliothèque modèle : ce qui n’est pas rien, après plus de 70 ans pendant lesquels le seul imprimé autorisé a été la bible.

Mais les gens de Sunderland peuvent aussi offrir des dons en nature. On a ainsi un service de cuiller à café en argent, des lunettes de vue usagées, une caisse de Bovril (du bouillon de boeuf en boîte, pour donner du goût aux soupes, très à la mode, ça venait de s’inventer), et encore plus de gens, pour marquer leur approbation, une simple bouteille de liqueur. Beaucoup de bouteilles de liqueur. M. Campbell offre pour sa part aux mariés le plat d’honneur du repas : un énorme pork pie, le gâteau de viande traditionnel, et affrète un bateau. On part à trente, la surprise va être complète, les cadeaux royaux.

Quand on approche de l’île, les barques viennent les chercher : on s’imagine avoir affaire à des touristes comme d’habitude, et qu’on leur vendra les chaussons, le tweed et les oeufs. Les îliens apprennent seulement à ce moment la raison du voyage : ils refusent de les débarquer. Le bateau fera demi-tour avec la robe de mariée, et le pork pie finira abandonné, au retour, sur le quai mouillé de Glasgow. John Ross parvient à laisser à son successeur les livres destinés à la communauté, qui constitueront la free library hébergée par l’école, encore en usage lors de l’évacuation.

John Ross, de qui nous tenons tous ces détails, écrit une lettre d’excuse à Campbell : « Ce que vous avez fait, monsieur, ils n’étaient pas en mesure de l’apprécier. Il faudra du temps pour apporter à St Kilda la vraie (true) civilisation, et en faire véritablement une partie de la Grande-Bretagne. »

Le Bovril, les liqueurs, la robe de mariée et la charité.

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 23 août 2011
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