autobiographie des objets | 52, le don d’écrire

à propos d’un dépliant trouvé dans un vieux livre de poche reçu par la poste

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C’est comme si le mince papier m’avait sauté à la figure. Je voulais relire La vie des abeilles de Maeterlinck, et aussi le numériser. Je l’ai trouvé d’occasion pour quelques euros sur Amazon, il me parvenait le surlendemain : un poche de 1965, le papier un peu jauni mais pas de dégradation. Et dedans, depuis 46 ans, le dépliant.

Je crois qu’à l’époque on le trouvait un peu partout. Pour moi, il est surtout associé à ces Sélection du Reader’s Digest dont on avait forcément quelques exemplaires dépareillés dans toutes les maisons, fragments sans début ni fin de romans inconnus que de toute façon on n’aurait pas lus, ou l’étrangeté de la clôture de nouvelles brèves, plus des blagues, des Savez-vous que, ou des encarts sur des aventuriers.Le livre (l’idée même – et générale – du livre) était une aventure complète, aux contenus hétérogènes, c’était avant que la télévision ait tout évacué. Quelquefois, moi qui n’ai pas mémoire des visages, il me revient des fragments très clairs de récits et d’histoires, et cherchant plus au fond dans cette réminiscence, ce sont ces Reader’s Digest que je retrouve, parfois sans couverture, ou déchirés, ou pris et laissés sur la table de la salle d’attente d’un médecin. Mais le petit encart toujours identique, on le trouvait aussi dans cette possession neuve et précieuse qu’était le Télé 7 Jours qui venait de faire son apparition, non pas inséré mais imprimé pleine page.

La reconnaissance a été instinctive, et liée d’abord à un détail. Je le reconnaissais, c’est tout, comme j’ai toujours reconnu un texte : non pas ce qu’il y a à l’intérieur, ce qu’il dit, mais l’image même – et c’est probablement une part du défi posé au numérique, où ne se crée pas cette médiation visuelle fixe pour la mémoire. Mais à peine j’entrais dans cette image, qu’elle se répartissait selon le texte même. Ce dont je suis sûr, d’abord, c’est que je n’aurais pas été capable de reconstituer de mémoire le dépliant. Je n’aurais probablement pas pu retrouver même la disposition en triptyque : apprendre à écrire, apprendre à dessiner, parler 35 langues. Des rêves spécifiques aux trois volets, probablement c’est écrire qui m’intéressait le moins. Ça ne menait pas à ce que je savais déjà, chez Jules Verne, Poe, Verlaine et les autres. Mais parler 35 langues, et de votre fond de campagne c’est l’assurance de s’approprier le monde, d’aller en Chine ou en Patagonie, et on vous comprend, vous passez pour un des leurs. Quant au dessin, je ne comprenait pas la méthode : elle devait avoir quelque chose de magique. Très longtemps, je n’ai jamais pu m’empêcher de feuilleter les manuels qui enseignent à croquer les visages. Il suffirait donc ensuite de s’entraîner. J’aurais un calepin sur moi, je croquerai les visages du métro, de la ville, de partout – et même ceux qui hantent les rêves.

En attendant, le dépliant ne proposait que deux visages américains, de ceux qu’on voit comme second rôle dans les films. Je ne me serais pas remémoré que c’était en deux étages : on pouvait commander la brochure gratuite. Je n’ai pas de certitude, mais il me semble bien que vers 1964 ou 1965 je les avais demandées, les brochures gratuites. Je me revois poster une lettre avec les timbres nécessaires pour l’expédition à l’intérieur. On leur communiquait ainsi une adresse, pour les relances. Mais je me revois en possession de ces trois minces brochures, lesquelles incluaient, pour l’écriture et le dessin, un exercice gratuit pour démonstration. Et je me souviens de comment m’impressionnait l’explication physiologique à l’apprentissage multiple de langue, et la méthode qu’ils utilisaient.

Par contre, il me semble que j’aurais pu retrouver, en me concentrant, le nom : école A B C. C’était la loi simple de l’alphabet. C’était le livre d’Agatha Christie, ABC contre Poirot, lu des dizaines de fois dès cet âge. Avec les trois lettres de l’alphabet, grâce à A B C, vous pouviez tout entreprendre. Je crois que c’est ce que je dois au petit dépliant, des années inséré dans les magazines ou dans le Reader’s Digest : finalement, je n’avais pas besoin de rien payer (restait quand même un fond de méfiance provinciale, on n’aime pas ce qui paraît trop beau, on doute de ce qui peut être acquis sans effort, ou bien sans hasard ni arbitraire). Mais voilà : je savais que cela existait, je savais que la clé c’était les lettres de l’alphabet.

En tout cas, en sortant de l’enveloppe mon petit La vie des abeilles de Maeterlinck (fameux livre, au passage, et bien utile pour penser nos socialités d’aujourd’hui), ce qui m’a frappé du petit dépliant c’est l’idée de tout reconnaître. Le moindre détail, la disposition en triptyque, les deux visages américains, le nombre 35 concernant les langues révélées, et puis le A B C.

Et que le souvenir n’était pas lié au contenu, à ce qui était dit, mais bien à l’image même. Et si ce livre un jour est imprimé, je voudrais qu’on l’y insère en fac-simile, comme autrefois on l’y trouvait.

 

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 20 octobre 2011 et dernière modification le 18 février 2019
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