Malt Olbren | Elle me dit qu’elle rêvait...

les "Inside Houses" de Malt Olbren en feuilleton sur Tiers Livre, première traduction française, 10


Elle me dit qu’elle rêvait d’habiter un lieu désert sous la ville, et connu de seuls quelques très rares le point exact d’où on pourrait y avoir accès : ce serait là, une porte métallique très neutre dans une de ces banales galeries de commerce, ou bien même cette cahute là dans tel parc ou tel square, et on en connaissait de célèbres, ainsi, aménagées à telle ou telle période de tension sous la ville, restées donc inhabitées, ou bien au contraire qu’il avait fallu murer parce que squattées. On sait que cette ville dessous est un gruyère, qu’elle comporte d’anciennes stations de métro, des souterrains, des abris et même un projet d’hôpital, et que des milliers de personnes grouillent là-dessous, qu’on y envoie même des instituteurs – mais elle ce n’était pas ça son histoire. Elle me dit : ausculter la ville, être comme dans un dispositif auditif qui te laisserait tout entendre, parce que tu es dessous, que tout ce qui y résonne parvient jusqu’à ton silence, mais filtré tu vois, assourdi, une présence... Et que l’écriture ne serait que cette présence assourdie de la ville, elle ajouta. Est-ce qu’elle l’avait trouvé ? Elle me convia à la rejoindre le lendemain matin Times Square ou pas loin, « devant le buste de Gertrude », bien sûr, le buste de Gertrude Stein, qui parmi nous pour ne pas le connaître. Elle avait deux casques de chantier à la main, et une sorte de badge qu’elle m’agrafa, on a traversé pour le bâtiment d’en face. En chantier. Des dalles, des poutres, mais pas de façades. Dans les premiers étages, les cloisons déjà réalisées, on se promenait dans les bureaux de ciment gris (mais sans vitres) comme si ça y vivait déjà. Et pareil au-dessus, dans la partie logement : ici la chambre, là le salon, tu vois tout, tu imagines tout. La cage de l’ascenseur était un trou à pic, jusque loin dans le sous-sol : elle ne marquait aucun vertige, elle a dû remarquer que je m’approchais moins qu’elle. Tu écris parce que tu fais ce travail, ou tu fais ce travail parce que tu écris, j’ai osé lui demander pendant qu’on s’essoufflait dans l’escalier de ciment. Elle avait dirigé des chantiers, pas seulement ici, mais dans d’autres villes, et aussi à l’étranger. Sans les soirs à l’hôtel, pas sûr qu’elle se soit mis à l’écriture. D’abord de la « romance », pourquoi pas, l’étrange c’était plutôt son chemin jusqu’aux alentours de Gertrude Stein. Et quand elle était revenue ici, elle avait obtenu ce poste pour l’organisme qui cautionnait les immeubles auprès des compagnies d’assurance, à charge pour elle de repérer le respect des normes de construction à chaque étape. Que rêver de mieux, disait-elle, qu’arpenter une ville en amont de la ville. La ville, avant qu’elle soit ville, juste ces coques de ciment. Les grues passaient dans le ciel maintenant si près de nos têtes. On sentait les dalles balancer doucement : un bâtiment n’est jamais fixe, m’expliquait-elle. Vers l’hôtel de ville elle m’indiquait une tour encore bien plus haute, me dit qu’elle y allait une fois par semaine depuis le début du chantier, chaque semaine hissée plus haut sur la ville. Elle écrivait quand ? Le matin, très tôt, son rituel. Rapport de l’écriture à son travail ? Même pas, pas besoin, pas forcément (ses mots, dans l’ordre), plutôt – me dit-elle – un « sentiment » de la ville. Son ossature sous les hommes comme ce qu’établit l’écriture comme ossature sous leurs histoires et la fables qui venaient là. On voyait les immeubles en face comme tout près : normal, on n’avait pas de fenêtre ni même de mur à tenir les fenêtres. On était là en suspension, dans le corps même de la ville. Et savoir qu’ici viendrait le grouillement, viendraient les horaires, et tous les noms, et les métiers, et la vie. Jamais de notes ? Parfois, dit-elle. Et je remarquai qu’elle prenait aussi des photographies. Elle bouclait régulièrement son travail en cours dans la période d’été, les trois semaines de congé. Huit ans, me dit-elle, qu’elle n’avait pas estimé utile de quitter la ville, prendre ce que les gens disent « vacances ». Le loisir ne lui était pas utile, avançait-elle. Elle habitait pas très loin, au-dessus de la populeuse 34ème, à cause, me dit-elle, de cette étrange passerelle qui surplombe on ne sait pourquoi la rue, et de gros oeuf qu’est la gare souterraine avec la salle de sports et concerts qui la surplombe. On est juste dans une grande coupole commune, me dit-elle, dont voici l’intérieur, le corps comme organique. S’il y a une poésie de la ville, je lui demandai ? Non, elle répondit très vite, il y a l’exhaussement et les contradictions de la ville qui nous mènent vers la poésie. Je lui ai dit ce que j’entendais par old lady, ou bien cette fiancée [1] qui nous tient, ça l’a d’abord fait sourire. Elle ne jouait pas de musique, non, elle allait peu au musée ou voir des expositions, non. Elle avait sa vie tout ordinaire, des enfants grands qui la laissaient vivre à son rythme. Elle n’aimait pas spécialement la lecture. « Je collectionne les insectes, me dit-elle, les insectes de la ville. » Il paraît que dans ces chantiers, à cause de la démolition qui les précédait, surgissaient d’étranges survivants des migrations anciennes, et des trafics du port, ou bien même de cet enracinement de la pierre et du ciment dans les couches épaisses du sous-sol. « Ou bien seulement le vent », dit-elle en riant. Elle les gardait quelque temps dans un vivarium, là-haut dans son combo de la 34ème, puis faisait comme de tout temps on faisait des insectes, avec un peu de chloroforme, dans un petit bocal en verre. « Je crois sincèrement que ma collection est unique, dit-elle, ce ne sont pas des insectes liés à une faune ou un à un lieu, ce sont les insectes qui se sont éduqués à la résistance de la ville, se sont déformés ou adaptés pour elle. » Elle me dit qu’en général, pour écrire ses poèmes (mais c’était déjà le cas lorsqu’elle s’était fait la main avec la « romance »), elle avait devant elle tel ou tel de ces insectes – juste devant elle, entre le clavier et l’écran de l’ordinateur.

[1En français dans le texte, voir premier texte.

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1ère mise en ligne et dernière modification le 21 décembre 2011
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