Orsay | celle qui voit à travers la roche

Orsay, sciences de la matière, visite à Valérie Godard, litho-lamelleuse


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C’étaient des pierres inouïes
Et des flots magiques, c’étaient
D’immenses glaces éblouies
Par tout ce qu’elles reflétaient !
Baudelaire

 

À 30 microns, la roche devient transparente. Mais il n’y a pas d’appareil scientifique pour en mesurer l’épaisseur. C’est une perception de luthier. Polir, affiner, vérifier à la lumière naturelle. On a collé l’échantillon sur son support de verre (collage à 80° : « c’est bon pour les doigts »), un quartz qu’on amincit passe progressivement de l’orange au jaune, et qui, quand on commence à voir au travers, devient blanc-gris à 30 microns. Elle nous précisera que telle roche est une péridontite, que les teintes vives sont dues à ce qu’elle appartient au 2ème ordre sur l’échelle de bi-réfringence, et que la colle a le même indice de réfraction que le verre – alors merci de l’indulgence pour celui qui ici tâche de rendre compte de la visite, notre vocabulaire d’honnête homme est plus limité que le leur.

Du manteau terrestre à l’échantillon qui surgit comme un vitrail sous le microscope polarisant des chercheurs, au bout de leur long couloir c’est le domaine et le travail de Valérie Godard, litho-lamelleuse.

Elle occupe cette pièce depuis 22 ans. L’homme qui l’a recrutée et l’a formée, Christian Chauvet, l’a laissée maître à bord depuis longtemps, elle en parle pourtant comme s’il guidait encore ses gestes. Il existe bien sûr des machines qui produisent automatiquement sciage et polissage. « Mais ce n’est pas la même chose. » Qu’est-ce qui n’est pas la même chose ? « Eh bien, ce qu’on voit après. » Et, qu’elle, elle sait amincir la pierre ponce, le corail (roche biogène, formée par des êtres vivants), les stalagmites, quand les micro-forages vont ensuite y récolter un pollen emprisonné depuis des dizaines de milliers d’années. Elle dit : « J’amincis même le sable. » Elle précise même, Valérie Godard, avec une manière rien qu’à elle d’offrir des phrases qui résonnent bien au-delà du domaine scientifique : « Il faut savoir lire les minéraux ».

J’ai regardé. J’avais de vagues souvenirs d’école. Et la petite lamelle grisâtre n’était guère engageante. Le microscope est ancien : « Ils m’en ont proposé un autre, mais je suis habitué à celui-là et il fait très bien son travail. » Il a cette solidité et cette autorité des objets d’avant l’électronique. Seulement c’est en lumière polarisante qu’on regarde, et apparaît ce vitrail (les bords sombres des cristaux nettement découpés aussi) comme d’une cathédrale de cristaux. Et les mots qu’on s’imagine aller plus loin que les couleurs primaires de l’arc-en-ciel, comme on dirait émeraude ou turquoise, ce n’est pas par hasard s’ils empruntent eux aussi, déjà, aux minéraux : les mots ne rendent pas compte de ces nuances qu’eux savent déchiffrer, mais pas moi.

La matière première, on la voit sur les étagères, ou par terre dans ces cartons apportés par les chercheurs. Relire le Galet et Introduction au galet de Francis Ponge : matière terne et informe – pour le commun des mortels : des cailloux, immatriculés au stylo feutre. Mais voici le vrombissement de la scie – elle, la litho-lamelleuse, avec lunettes et casque anti-bruit, les mains nues presque à toucher l’énorme lame et ses grains de diamant artificiel. A côté, ce qu’elle nomme lapidaire ressemble à la double platine des disc-jockeys, si les disc-jockeys dans les boîtes de nuit se servaient de plateaux de bronze, avec du carbure de silicium pour éroder les marques de la scie sur la petite tranche de minéral.

Ce sont les grands souvenirs et les prières ou la gloire des minéralogistes que nous rencontrons, ces collectes d’échantillons, parfois 30 ou 40 kilos dans le sac à dos au retour. « Ils en ont bavé pour rapporter ça. Ils ont marché parfois 3 jours dans la montagne, ils n’auront jamais plus l’occasion d’y retourner, et parfois juste un échantillon de quelques milimètres... Il faut que le géologue ait totalement confiance dans le travail du litho-lamelleur. » Les volcanologues ou les géologues identifient leurs échantillons avec les coordonnées GPS, et chaque fragment est immatriculé de leur façon, la lame mince reprend ce code. Ce que les minéralogistes appellent « l’optique cristalline », avec l’emploi de la lumière polarisante, est une science qui s’est amorcée dès le XIXe siècle. « Une photographie de l’intérieur des roches, et rien qui remplace ça », dit Valérie Godard.

Cette pièce est plus qu’habitée. Pas encombrée cependant. Juste que chaque coin, recoin, du sol au plafond, accueille un signe personnel. L’échelle en change de la même façon que change la taille du minéral, de la scie au lapidaire, jusqu’à la lame de microscope. Elle a gardé des pierres parce qu’elles sont plus belles ou plus rares. Mais j’ai remarqué un tout minuscule bouquet des pervenches du chemin qui mène à l’arrêt de bus. Et une myriade d’objets qui mériteraient à la prochaine visite d’étudiants de licence on leur demande de les décrire, plutôt que s’intéresser aux lames. On est tout au bout du couloir et on sent que ce domaine lui appartient en propre. Dans la pièce voisine, réservée au polissage, cette photographie noir et blanc près de l’ordinateur est celle de ce M. Chauvet, qui l’a initiée à comment voir à travers les roches, et remettre à ces messieurs les géologues des épaisseurs de 30 microns qui sont en deçà du mesurable, s’il s’agit de roche. Il sont encore 70 litho-lamelleurs en France, environ, mais à écouter les chercheurs du couloir, ils n’échangeraient guère leur litho-lamelleuse pour un autre...

Parmi cette vie qui rejoint les machines, les étagères, les murs, il y a aussi des cartes postales : elles viennent de très loin, certaines sont là depuis longtemps. Les géologues voyageurs savent ce qu’ils doivent à Valérie Godard. Est-ce qu’elle les a accompagnés, une fois, là d’où proviennent les échantillons qu’ils lui ramènent ? Ce n’est pas le genre de personne à se laisser démonter dans la conversation : « Oui, une fois, à la souche. Vous avez vu la souche ? » Moi je pensais que cette pièce entre machine et microscopes, où passent des roches de toutes les montagnes, grottes, volcans de la planète, l’auraient incitée à partir là où eux nous disent aller, avec les sacs au dos.

Elle nous y a emmenés, à la souche. Juste là, au bout du bâtiment, où tout à l’heure on s’était donné rendez-vous avec Florian Delcourt et Axel Villard, qui prépare un reportage de La tête au carré (ce sera le 6 juin à 14h, sur France Inter) à partir de nos expéditions du plateau d’Orsay. On a bien vu ce morceau de bois, dans un coin de forêt ce n’est pas étonnant, moussu comme les autres. En fait non, il s’agit d’une souche fossilisée (un cyprès chauve !), exhumée des sables de Fontainebleau, à Villejust, à quelques kilomètres d’ici. On ne s’était aperçu de rien, elle en est très fière évidemment !

Valérie Godard a toujours vécu ici-même, à Palaiseau. Elle a commencé par un BEP de micro-mécanique. Ce qui l’a amené à ce BEP elle ne nous en a pas informé. Mais ensuite, au moment de travailler : On embauche pas une fille pour mettre le bazar dans nos ateliers. À Villebon, la ville prise entre Palaiseau et Orsay, on la prend comme câbleuse dans une petite entreprise qui fait des appareils de mesure. À la fois la spécificité de la vallée de Chevreuse, et à la fois cette exclusion, sa formation reniée. Elle travaillera au Mammouth (qui deviendra ensuite Auchan, bizarre changement d’échelle du signe, je m’en souviens encore), à la fois cariste et vendeuse au rayon perceuses électriques, puisqu’elle s’y connaît. Et par le bouche à oreille, le bruit de ce recrutement, sans rien savoir à la géologie... Le reste, on le construit soi-même, affaire de vie, de rencontre – et quand même, Valérie, pas un peu d’amour de la beauté secrète du minéral ?

On part dans le respect et l’estime. On a encore dans le fond de la tête ces étranges couleurs que prend soudain la roche, quand celle qui voit au travers nous l’a rendue visible.

Merci à Jacques-Marie Bardintzeff de nous y avoir menés (« pas vrai, Bardin ? »). Texte soumis à Valérie Godard pour publication.

 


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1ère mise en ligne 18 mai 2012 et dernière modification le 24 mai 2012
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