Orsay | danse avec les xénopes

brève rencontre avec Christophe de Medeiros, technicien biologiste, dans son aquarium


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Ce n’est pas là, juste au retour, que je vais tenter de rendre compte de la façon dont Muriel Perron nous a accueillis, Florian Delcourt et moi-même. Il faut laisser décanter dans la tête la valse des idées bousculées.

Elles concernaient la rétine, la nôtre, comme un des systèmes complexes sur lequel expérimenter la biologie du développement. Trop fascinant, trop de répercussions sur notre perception de nous-mêmes.

Pour elles et eux, les biologistes, pas de différence entre cet oeil d’un têtard de quelques millimètres, découpé en tranches de 50 à 80 microns, sur lequel on va tenter de tracer un gène parmi 30 000 autres.

C’est depuis 1920 que ce batracien d’Afrique du Sud, le xénope, est le matériau idéal pour ces manipulations. Il a même servi de test de grossesse dans les années 50, une légère injection d’urine de la patiente provoquant une ponte spontanée de la xénope femelle, si des oestrogènes étaient présents. Il n’y a pas de différence essentielle entre la rétine du xénope et la nôtre.

Mais, pour l’instant, à l’étage du dessous, l’accueil de Christophe de Medeiros. Il a fait pas mal de métiers, comme souvent ceux d’ici, la périphérie de la grande ville : il a chanté du reggae tout en faisant coursier, ou le service de nuit dans une station-service, chauffeur-livreur. Mais il avait cette passion depuis tout gosse : l’aquariophilie. Avoir chez soi des poissons, les observer, les entretenir. Rapport à l’eau et aux animaux prolongée par la pêche : étangs et rivières de l’Île-de-France abritent sandres et brochets. Lui, par contre, une fois pêchés, les relâche.

C’est ainsi qu’il est entré ici, pour élever les xenopes, les soigner, les préparer aussi. Il y en a 4 pièces, soigneusement fermées à clé, un bon millier ou plus.

Pour nous, visiteurs, c’est un peu brutal : on est dans un labo, sur leurs cornières les cases sont aussi normalisées que dans les cités des années 70, et évidemment nous on peine à bien les différencier.

Pourtant, ici ce sont les tropicalis. On apprend que les animaux vivent 30 ans, qu’ils en sont ici à leur 4ème ou 5ème lignée. Qu’ils ont l’avantage de tout manger, y compris leurs propres têtards, on peut donc les nourrir de granules ou nourriture séchée, mais grâce aux élevages connexes de Christophe ils ont droit aussi à des mini crevettes et autres délices. Que ces animaux n’ont pas de langue, contrairement aux batraciens de chez nous, mais des récepteurs chimiques dans ces membranes au bout des pattes, qui leur permettent de détecter et manipuler la nourriture.

On frémit un peu à l’aquarium plus grand où sont sélectionnés les albinos (dont les oeufs aussi sont albinos), et la pièce où ceux qui ont subi des manipulations génétiques ont droit à un aquarium individuel.

Et c’est un tableau étrange, qui ressemble vaguement aux fonds de tableau de Jérôme Bosch, pour le caractère évidemment anthropomorphe des membres immobiles, eux suspendus tout droits puisqu’ils ne quittent jamais l’eau, mais respirent à la surface.

Les xénopes laevis semblent préférer les jeux deux par deux. Et dans la salle où on attend la ponte qui permettra de manipuler l’embryon, Christophe pêche pour nous une de ces bestioles qui désormais se reproduisent dans nos rivières (il y en a dans le marais poitevin en tout cas), sous le nom de crapaud griffu du Cap. Mais quand il les manipule, il prend soin avec sa main gauche de leur couvrir les yeux : un xénope qui ne voit pas n’est pas stressé, les pattes arrières sont détendues, il nous montre sur le flanc la ligne latérale avec les capteurs de pression.

Christophe de Medeiros en parle comme tout éleveur d’animal, avec la précision de vocabulaire nécessaire : petit prédateur à l’embusque dira-t-il d’une des variétés.

Si de travailler ici devant ces cages silencieuses l’a guéri de l’aquariophilie ? Non, il a toujours un aquarium chez lui, et même un couple de xénopes. Des xénopes qui auraient échappé à la vie ici recluse ? Ils chantent, paraît-il...

Et si l’horizon qui manque (?) aux xénopes qui n’auront jamais vu les lacs d’Afrique, Christophe savait le leur apporter d’autre façon ? Pour les soigner, mais pas seulement, il s’est fait spécialiste des biotopes du lac Victoria – on peut le lire ici et ici.

Et c’est à cela à quoi je pensais, au retour : celui qui, devant les xénopes, porte le savoir des biotopes du lac Victoria n’en a pas encore fait le voyage. Alors, en se disant que si on a beaucoup regardé les xenopes, peu de chances qu’eux aient été très troublés de notre visite, repenser autrement à Axolotl de Julio Cortazar – un des plus grands textes du fantastique contemporain dans le dialogue muet d’un homme et d’un batracien (lire le texte).

Et qu’au bout ici des aquariums et des microscopes, il y ait la guérison des aveugles.

à compléter par visite du laboratoire de biologie animale, billet à venir

 

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 24 mai 2012
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