Autobiographie des objets | revue de presse (màj 10)

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note du jeudi 13 septembre
Autobiographie des objets figure dans la première sélection (large !) des prix Médicis et Renaudot essais – je m’en félicite évidemment, même si ce hiatus (une première ?) confirmerait bien que ce système de réception n’est pas encore prêt à trop accepter ce qui se refuse à l’étiquette roman et se veut quand même – vieux titre de mes conférences à la villa Gillet en 2000 – exercice de la littérature. Mais évidemment, de tout ça, surtout pas se plaindre ! Quelques radios et télé encore prévues.

sélection podcasts

- France Culture, nuit du 3 au 4 septembre, chez Alain Veinstein Du jour au lendemain, grande densité de l’échange, a été le premier entretien concernant ce livre ;

- France Culture, La fabrique de l’histoire, lundi 27 août, invité par Emmanuel Laurentin, en binôme avec Jean-Christophe Bailly.

- France Inter, le mercredi 29 août, avec Elsa Daynac, dans Downtown

- le Mouv’, mercredi 19 septembre, la grande énergie de Frédéric Bonnaud (et son plan B) – podcast HS, écouter directement depuis le site de l’émission

- la présentation vidéo du livre, sur le site des éditions du Seuil (un grand merci à Vincent Neveux, pour la conversation en off aussi) :


Autobiographie des objets - François Bon par EditionsduSeuil


FB

à lire ci-dessous :
- 2012.07.20, Le Nouvel Observateur, Jérôme Garcin
- 2012.07.29, Le Point, Marion Coquet
- 2012.08.18, Les pas perdus, Jérémy Liron
- 2012.08.21, Feuilles de route, Thierry Beinstingel
- 2012.08.25, Le Nouvel Observateur, Jérôme Garcin, 2
- 2012.08.25, Lire, Hubert Artus
- 2012.08.30, Libération, Emile Rabaté
- 2012.08.30, L’Humanité, Jean-Claude Lebrun
- 2012.08.31, Rue89, Jean-Pierre Thibaudat
- 2012.09.28, La Quinzaine Littéraire, Agnès Vacquin

Merci aussi aux différents blogueurs :
- Guénaël Boutouillet sur Livre au Centre
- Maxime Verner dans Le rideau
- Thierry Crouzet pour François Bon et le Do It Yourself
- TheSFReader : Processus fractal
- écho croisé chez Philippe Diaz/Liminaire, tout simplement parce que les expériences web se construisent ensemble et interagissent à l’infini
- Philippe Annocque dans ses Hublots

Photographie ci-dessus : garage de Saint-Michel en l’Herm, 1963.

 

2012.07.20 | Le Nouvel Observateur | Jérôme Garcin


Parfois, il parle du livre - vous vous souvenez, le bon vieux livre constitué de feuilles de papier, qui sentait la colle et l’encre d’imprimerie - comme il se souvient, ici, de la caisse aux grenouilles, du litre à moules, de la lettreuse Dymo ou de la baïonnette du grand-père.

C’est peu dire que François Bon ne se fait guère d’illusions sur l’avenir de l’objet livre et qu’il en a déjà programmé, sans se lamenter, l’inéluctable disparition. L’auteur de « Sortie d’usine » a d’ailleurs été l’un des premiers écrivains à envisager la sortie du papier. Il a très tôt tissé sa propre Toile, créé en 1997 le premier site web de littérature, fondé une plate-forme d’édition de textes numériques, et retraduit pour les internautes « le Vieil Homme et la Mer », de Hemingway - ce qui lui valut les foudres de la séculaire maison Gallimard.

Et c’est pourtant dans un livre à l’ancienne, doux, tiède et souple au toucher, facile à corner et à souligner, que ce blogueur virtuose cède, pour notre plus grand bonheur, à la phénoménologie du souvenir, à ce qu’il appelle l’« Autobiographie des objets » (Seuil, 18 euros, en librairie le 23 août).

Né en 1953 au coeur du Marais poitevin, ayant grandi dans le garage paternel de Saint-Michel-en-l’Herm, François Bon dit qu’il appartient à un monde disparu ». Il a connu, enfant, la permanence des objets et il est, aujourd’hui, contemporain de leur obsolescence ; il a vécu, en Vendée, le passage du réel qui rouillait dans un champ au virtuel qui inonde le monde.

Sans nostalgie, mais avec une verve jubilatoire, il fait l’inventaire de tout ce qui raconte sa propre vie, du fer à souder au transistor, de la dépanneuse Dodge à la DS 19, sans oublier l’essentiel : les machines à écrire mécaniques et électriques qu’il a usées avant de posséder, en 1988, son premier ordinateur à traitement de texte. Sur les 646 romans à paraître, en voilà au moins un qui ne risque pas de se périmer. C’est du Bon. Du très Bon. Faites passer.

© Le Nouvel Observateur

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2012.07.29 | Le Point | Marion Coquet


Il y a des toises, des microscopes et des cartes en relief. Des litres à moules, des caisses à grenouilles. L’enseigne au-dessus du garage familial, l’odeur de l’éther. Le premier transistor, la première télévision, la première machine à laver. Le front froid des morts, leurs traits improbables. Un monde découpé, comme chez Proust, en deux pôles, les deux extrémités du marais poitevin : Saint-Michel-en-l’Herm et Damvix. Et, tout de suite, l’écriture et la lecture.

Autobiographie des objets, François Bon l’explique, a d’abord été une sorte d’exercice. Polygraphe (il est l’auteur de plusieurs biographies, d’essais sur le livre, de romans, de récits), fondateur de la maison d’édition en ligne publie.net, il anime également plusieurs ateliers d’écriture. Et c’est après avoir demandé à de jeunes gens de se pencher sur les objets de leur quotidien qu’il a entrepris de peindre, aussi finement que possible, les pièces-jalons de sa propre jeunesse. La tâche lui sied à merveille, lui qui, ingénieur mécanicien de formation, aussi érudit que passionné de technologies, porte aux choses une attention inquiète et tendre et a fait de son site internet, "le tiers livre", un chantier d’écriture permanent.

Le résultat ? Dans une langue pure à l’extrême, des textes qui tour à tour rappellent Le parti pris des choses de Ponge et les Essais de Montaigne - "Je vais sans ordre. Je prends les choses selon qu’elles me viennent là dans la main", écrit-il. De "nylon" à "l’armoire aux livres", une mythologie personnelle se bâtit peu à peu. Autobiographie certainement, plus sûrement peut-être que celles qui s’appliquent à respecter les codes du genre, le livre est aussi le très beau portrait d’une société rurale mélancolique et peu à peu bouleversée, dans la Vendée des années soixante.

© Le Point

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Jérémy Liron | le texte continue


Dans son précédent livre, un essai sur l’histoire et les mutations du livre et de tous ces objets indifféremment qu’on les nommes qui accueillaient l’écrit (de la tablette de cire ou d’argile à la tablette numérique), François Bon devait toucher du doigt ces mouvements constants par lesquels le monde se digère et se reconstitue, consommant son présent dans sa fabrique même. Il en sait quelque chose, lui, l’adepte des machines depuis le tout début, l’obsolescence des outils, les ordinateurs qu’il vous faut changer tous les deux ans parce qu’ils vous entrainent dans leur retard sur le présent et puis que ça s’use ces choses là et rare que ça se répare. Alors des objets, on en laisse pas mal dans son sillage, certains devenus en quelques années à peine, archaïques, d’autres dans leurs formes, leurs matériaux, les usages auxquels ils renvoient, résolument d’une autre époque : vintage, on dit aujourd’hui. A y faire retour se dessine votre propre trajet dans le temps, les révolutions que ça a été, les vertiges que ça creusait dans l’expérience immédiate et qui se sont tassés aujourd’hui (plus grand monde aujourd’hui pour mesurer ce que c’est qu’introduire dans la maison le poste à transistor, le frigo...), ces objets acquis, laissés, accumulés – dont sont les livres. Et puis il y a la part affective, intime qui justifie de la présence de tel objet sur votre bureau encore aujourd’hui ou d’un attachement particulier à tel autre. Une autobiographie dite par les objets donc, ce nouveau livre. Comme il l’avait tenté au paravent par la musique, ou pour dire mieux, ces phénomènes sociaux qu’ont été l’explosion médiatique de ces grandes figures du rock qui venaient au devant faire votre monde et façonner vos manières. Et au fond pas grande différence que de recevoir un bloc de puissance sauvage depuis ces objets délirants que sont les Stones ou Led Zep et une édition de Rimbaud dénichée dans l’armoire maternelle. A chaque fois c’est partir de l’expérience physique, brute et aveugle pour rétrospectivement y lire ce que l’on a vécu, les mouvements du monde que l’on aura accompagné ou qui nous auront accompagnées. Difficile passé la cinquantaine de ne pas se sentir d’un monde qui a disparu, on lui est reconnaissant, à François Bon, de ne jamais se lamenter sur cette disparition et de préférer à la nostalgie l’incertitude anxieuse et curieuse de la mélancolie. On en avait déjà fait l’expérience avec son Tumulte, l’élaboration de l’Incendie du Hilton, puis Après le livre et enfin avec cette Autobiographie des objets : le texte s’écrit d’abord sur le blog où on le découvre jour après jour sous une forme séquencée et cette unité compacte que lui donne le format « livre » s’enrichie de cette expérience d’écriture par « entrée » qui n’est pas sans rappeler l’intertextualité du Web, l’accumulation verticale des blogs. Et là où le livre s’achève, à la publication, le texte continue puisqu’il ne s’agit jamais de conclure, mais seulement d’engager des manières qui révèleraient ce qui nous fait dans notre rapport au monde.

© Les pas perdus

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Thierry Beinstingel, Feuilles de route


C’est une grande joie de partager à nouveau une rentrée littéraire avec François Bon. Et d’autant plus avec ce livre. Je n’aime pas forcer le trait, mais je crois qu’il fera date dans l’œuvre déjà conséquente de François. Étonnant comme il relie d’ailleurs d’autres textes sur le monde qui se délite, tel Temps machine ou l’envers du décor entrevu avec Paysage fer, Il roule de la même veine que Mécanique, autre texte magnifique en mémoire de son père. Comme toujours, l’idée de départ est plus profonde que l’introspection familiale qu’on pourrait attendre : Les objets, c’est une danse : on ne s’y reconnaît plus, indique le prologue et c’est en connaissance de cause que l’auteur contemporain, probablement le plus virtuel (en ce moment, quel plaisir de lire chaque jour un épisode d’Un été Rolling Stones) peut mesurer combien les décennies qui viennent de s’écouler auront été peut-être les dernières à pouvoir célébrer l’objet. Changement total pour toute une génération charnière dont il est manifestement le plus impliqué : être passé d’un monde de sens, toucher, vue, odorat, à un monde de sensations vécues au travers ces nouveaux outils « tactiles » (et combien cet adjectif révèle comme ultime et dérisoire barrière encore matérielle). Justement la matière, réjouissons-nous encore, c’est une danse, nos corps fusionnés par le vertige d’avoir vu tourner une toupie ou un kaléidoscope, l’émerveillement de l’arrivée d’une machine à laver et d’un téléviseur, et l’écriture bien sûr avec ses machines aussi, et la lecture, qui inclut celle de la revue Le haut parleur : ce monde est personnel à chacun d’entre nous et les sandales indiennes n’auront été portées que par François Bon. Reste l’armoire aux livres dont l’auteur devine qu’elle est l’aboutissement final dans ce périple des ustensiles. Pages superbes où se rejoignent le cousin qui n’y voit plus et qui côtoie en permanence cette armoire aux livres avec celui qui voit mais s’en est éloigné et aimerait la retrouver. Et c’est bien cet objet que le sort a dépossédé des usages pour l’un et l’autre, qui résume, par sa seule présence, l’histoire de notre rapport avec les choses.

© Feuilles de route, 22/08/2012.

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Jérôme Garcin, Le Nouvel Observateur


Jérôme Garcin avait ouvert le bal en juillet, merci à lui (première fois de ma vie, je crois, que je bénéficie d’un tel traitement de faveur par l’Obs !) d’y convier mon arrière-grand-mère, mais surtout Simenon et Kessel, plus le mot Bréguet qui est de notre mémoire collective mais ne figure pas dans le bouquin, là où je parle des Caravelle...

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Hubert Artus, Lire


J’ai évoqué ici dans le site les parallèles avec le beau livre de Philippe Claudel, qui a pris comme fil rouge 63 réminiscences olfactives, sous le signe des parfums de Baudelaire, et ce croisement assez incroyable qui nous fait tous deux écrire un chapitre sur le shoot à l’éther des anciennes anesthésies enfant. Donc pleine légitimité à l’auteur de « Don Qui Foot » d’effectuer ce rapprochement, surtout qu’on ne risquait pas de s’aventurer sur ses plates-bandss (encore que, voir le chapitre de Philippe Claudel sur les remugles de vestiaires des gymnases...) !

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Emile Rabaté, Libération : « François Bon, la force des choses »


Souvent le souvenir niche dans un objet. Fondu dans sa matière, il en épouse la forme puis sommeille là comme un patient génie, capable d’attendre des décennies avant que son propriétaire ne l’appelle à se redéployer.

« Je vais sans ordre, avertit François Bon. Je prends les choses selon qu’elles me viennent là dans la main. » Et l’écrivain de rouler dans sa paume les lourdes magnétites « achetées dans cette boutique rigolote de Soho, à New York », de revoir « ces cartes postales à la surface striée » où « selon l’angle on avait une image ou l’autre d’une même ville », de retranscrire « cette sensation de monde qui s’ouvre et d’y déambuler » au fil d’un parcours qui s’achève naturellement devant « l’armoire aux livres ».

Obsolescence. Dans son Autobiographie des objets, François Bon, bientôt sexagénaire, revient sur la période de sa vie qui précéda l’écriture (comme profession, s’entend). Période qui court de son enfance dans le marais poitevin, entre Saint-Michel-en-l’Herm et Damvix, jusqu’au terme de sa carrière d’ingénieur globe-trotter spécialisé dans le soudage par faisceaux d’électrons. Soit trente ans, de 1953 à 1982, durant lesquels le gros des Trente Glorieuses déferle sur la France : autoroutes, Prisunic, machines à laver, machines à écrire diversement sophistiquées, téléviseurs, transistors, disques vinyles de rock’n’roll… « On roule sur un abîme. » Chaque vague efface la précédente. La vieille permanence cède la place au paradigme neuf de l’obsolescence programmée, et les biens de consommation remplacent les objets recyclables à l’échelle de générations : « De deux ans en deux ans, il faut se débarrasser de l’ancien et remplacer par ce qui est tellement mieux. »

Passons sur le côté « petite madeleine » de l’ouvrage, qui ne manquera pas de renvoyer toute une génération à ses lointains fétiches. Là n’est pas le fond de l’entreprise. Plutôt que de tenir un discours nostalgique sur le « monde disparu » d’avant la numérisation, François Bon interroge discrètement le rapport de l’individu aux objets qui l’environnent - ou la rêverie sensible d’un pionnier de la littérature en ligne, à l’heure où nous voguons vers des continents de pixels, aboutissant sur le constat lucide d’un basculement de civilisation.

Toupies.« Ma vie s’est construite autour des objets », déclare l’auteur en quatrième de couverture. Comme une plante s’enroule autour de son tuteur, pourrait-on ajouter. Plantés tels des jalons toutes les quatre ou cinq pages, leur inventaire ordonne la progression du récit : « Tout au long du travail, j’ai tenu à la fin du fichier de mon traitement de texte une liste. Parfois j’y supprimais une ligne : chapitre écrit. » Au mouvement perpétuel de la pensée, les choses offrent un point d’ancrage. Elles s’en font à la fois vecteur et réceptacle. Vecteurs, ces paquets de lessive Bonux par lesquels « la publicité est arrivée dans les villages […] et ce fut le début du changement d’ère ». Réceptacles, ces toupies qui depuis l’Antiquité symbolisent « le mouvement de la rotation terrestre, sur son axe, et qu’au XIVe siècle, en Angleterre, chaque village » exhibait sur la place publique.

Autobiographie des objets se parcourt comme la carte d’un territoire physique et mental, où les objets façonnent les reliefs intimes. C’est un acte militant ou une profession de foi : rendre aux objets leur singularité, envers et contre ceux qui souhaiteraient les cantonner à leur fonction utilitaire, froide et impersonnelle. Ici, les massifs les plus importants se nomment Rabelais, Verlaine, Kessel ou Balzac. La prose de François Bon est émaillée de références aux livres qui l’ont accompagné dans son cheminement vers l’écriture, et qui l’habitent encore chacun à leur manière.

L’enjeu est tout entier dans cet acte d’appropriation, auquel la dématérialisation ne saurait faire obstacle. « Le monde des objets s’est clos. » C’est un fait. Internet est le nouvel outil par lequel nos sociétés appréhendent le monde. François Bon s’est saisi des livres pour les y transposer, que ce soit par les plateformes Tierslivre.net ou Publie.net. Reste à réinventer la possibilité d’une relation organique aux objets numériques.

Emile Rabaté, Libération.

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Jean-CLaude Lebrun, L’Humanité, Façon de se rassembler


Et si l’écriture de soi pouvait s’élaborer ailleurs que dans l’exposition autobiographique ou l’arrangement autofictionnel ? Le vingt-huitième livre de François Bon incite fortement à le penser. Ne ressemblant à aucune des œuvres précédentes, même s’il en reçoit les échos, ce volume qui adopte la forme d’un index à soixante-quatre entrées (« Nylon », « Le Haut parleur », « Patte d’eph »…), fait surgir ensemble les visages successifs d’un monde et les épisodes d’une vie, entre l’enfance au long des années 1950 et l’engagement dans l’écriture marqué par la publication du premier roman en 1982. De cette construction d’allure fragmentaire naît l’un des textes majeurs de cette rentrée. Un récit à la beauté sobre, qui porte loin.

C’est d’abord un univers « monochrome, autant que silencieux », soumis à « la vieille permanence » des choses, qui refait ici surface. Dans la bourgade vendéenne des origines, mais il en va semblablement partout ailleurs, semble régner une atmosphère d’immuabilité. Comme si les convulsions de la guerre pourtant toute proche n’avaient pas entamé la somme des habitudes et assignations matérielles et sociales. Car le vrai basculement se produira plus tard, lors de la « fracture » des années 1970, qui marquera l’entrée dans une relation nouvelle, avec les objets puis les êtres eux-mêmes. François Bon, au fil d’un travail parfois proche de celui de Francis Ponge, fait revenir avec une rare précision ces choses qui l’ont accompagné, en bornage de son existence. Le petit miroir au dos cartonné, qui déjà ouvrait au regard des angles nouveaux ; le litre à moules et le cornet en papier journal, figures d’une stricte « économie du nécessaire » avant la profusion triviale des premiers supermarchés ; ou bien cette tige et cette rondelle de métal, aujourd’hui encore posées sur sa table, un travail d’ajustage de dix heures, qui disaient le parcours du grand-père paternel, apprenti-menuisier devenu tourneur pour les besoins de la Grande guerre puis motoriste, qui avait transmis à un fils et un petit-fils son sens de la précision et de la tangibilité ; l’outillage et la machine à écrire à ruban du garage familial ; ultérieurement le tourne-disque Teppaz, la première guitare, les pantalons « pat d’eph », la règle à calcul, le pied à coulisse… Une constellation d’objets. Ou seulement les noms qui en perdurent : « chatterton », « guidoline »… Relevant des deux côtés qui le constituèrent. La terre et les livres côté maternel, avec les grands-parents instituteurs, la mer et la mécanique côté paternel. Le vécu d’une époque, mais également les composants multiples d’un véritable autoportrait.
Tout cela associé à des images et des sons. A des visages d’écrivains aperçus : Kessel, Simenon. Et tôt relié par des livres comme autant de prises. Avec cet étonnement précoce d’une articulation possible entre les fictions et la réalité. De l’« Autobiographie des objets » à l’archéologie d’une écriture la distance est mince. Un texte se construit donc, qui fait sauter les « cloisons autour d’un soi-disant domaine littéraire ». Une sorte d’espace habité par une multitude de savoirs et de techniques. A rapprocher de l’encyclopédisme façon 18ème d’un Bergounioux. On sait les liens entre les deux. La fin d’un monde de permanence et de fixité s’y donne à voir. Et les prodromes d’un autre, régi par l’éphémère et le virtuel. Un fourmillement d’intelligence et de sensibilité. Un événement, à coup sûr.

© Jean-Claude Lebrun, L’Humanité

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Rue89, Jean-Pierre Thibaudat, Francois Bon dans le cambouis de ses objets disparus


En tapant sur son ordinateur tenu sur ses genoux comme un enfant, François Bon fait émerger de sa mémoire des objets qui lui furent et restent chers mais que l’usure, l’oubli, la disparition n’ont pas ménagés.

Des objets de l’enfance et la jeunesse d’un myope né au début des années 50 et ayant vécu et grandi en province dans un village et une petite ville du marais poitevin, loin des « capitales ».

« Autobiographie des objets » (Ed. Seuil) est un vide-grenier intime, plus près de la madeleine et des pavés de Marcel Proust que du « Parti pris des choses » de Francis Ponge et loin du « Système des objets » de Jean Baudrillard. François Bon, nous parle d’un monde disparu, d’une société qui a basculé.

« J’ai vu la fin de ce monde : mon père refusait d’acheter de l’essence sur les pistes de supermarché, et protestait contre leur établissement, prétendant que les distilleries réservaient leurs fonds de cuves aux grandes surfaces, et que chez Antar on courait moins de risques. »

C’est un livre qui sent bon l’huile de vidange, les bougies Marshall, qui se souvient de Castrol et de Caltex, du pied à coulisse, du buvard, de la revue « Le haut-parleur », des machines à écrire mécaniques puis électriques, puis….

C’est un livre qui hume la « lessiveuse » (« odeur acide du savon de Marseille ») bien à sa place dans la « buanderie » (où on lit les livres interdits quand on ne les lit pas au « grenier »). Ou qui voit arriver la « machine à laver » (une Vedette dont Bon lie le hublot à celui du Nautilus de Nemo), le « Frigidaire » (c’est une marque mais tout le monde l’appelait ainsi). Tout comme il verra naître le « transistor » et disparaître « le gros appareil de radio de marque Telefunken », et puis, ventru, s’infiltrera dans les logis le poste de télévision et le monde ne sera plus comme avant. Pas de nostalgie, juste ce qu’il faut de mélancolie, cet ourlet du temps passé, pour amadouer la souvenance.

L’auteur – qui débuta il y a trente ans avec « Sortie d’usine » (réédité l’an dernier) – avance à tâtons dans une mémoire qui s’éveille et se ramifie peu à peu au gré des anciens mouvements et déménagements – ce livre est aussi, et peut-être d’abord, une autobiographie familiale.

Un grand-père instituteur, l’autre grand-père garagiste, une mère institutrice et un père garagiste Citroën (Bon ne dit jamais « citron » comme disaient les conducteurs adeptes de la marque). Belles pages sur la deux-chevaux, sur la DS 19, sur les liens sociaux depuis le quai de Javel (où l’on vient chercher les voitures neuves) jusqu’aux ouvriers du garage (Roland Barthes raconte la mythologie de la DS, quand bon, enfant, monte dedans).

Deux mondes aussi, deux pôles, l’un maternel, dont la mer est l’arrière-pays, l’autre, paternel, se lovant dans l’antre sombre et odorant d’un atelier de garagiste. Au-dessus, christ laïc, trône l’étau, objet sacré, talisman et bijou familial, passé de mains en mains au fil des générations. Aujourd’hui, l’étau appartient à l’écrivain qui le chérit tellement qu’il y revient par deux fois.

L’objet est une boîte de Pandore qui s’ouvre et répand son contenu à vue, Bon racontant au présent le travail de réminiscence. En quelque sorte, il prédit le passé. Il y a du madame Irma à l’envers chez cet homme-là, car ce qu’il « voit » dans le cadre lumineux de son ordinateur, ce qui lui apparaît – parfois miraculeusement au détour d’un virage (et là on retrouve Proust) –, c’est un jouet, un bidule, un livre, côtoyés quarante ans auparavant.

A 59 ans, François Bon chasse ses trésors (cela va de « la vitrine du coiffeur Barré » au « projecteur huit millimètres », du « nylon » au « pantalon pattes d’eph ») avant que leur souvenir et plus encore le souvenir de leur matérialité, ne s’étiolent. Ces objets (mais pas seulement : les « salles des fêtes », le « premier voyage en voiture »), Bon ne cherche pas physiquement à les retrouver (aucun fétichisme de l’objet pour lui-même, aucune collection), et quand il pourrait le faire, il s’abstient. Ces objets ressuscités, il les convoque pour mieux leur dire adieu. Car ils appartiennent tous à une époque révolue (rares exceptions comme le calendrier des postes).

Si la musique (Beatles, guitare, etc.) est très présente, comme la littérature (Poe traduit par Baudelaire, lecture fondatrice), le cinéma et le théâtre ne font que passer en coup de vent, le temps qu’un méchant souvenir les rejette aux oubliettes de l’ennui ou de la terreur.

Tout conduit François Bon vers l’armoire aux livres qui clôt le l’ouvrage et où l’écriture du futur écrivain prend sa source. Longue marche ou plutôt danse d’approche vers ce dernier objet féérique. « Objets inanimés avez-vous donc une âme ? » demandait le poète (Lamartine). Oui, répond François Bon, l’ingénieur de ces âmes.

« J’ai toujours dans la pièce où je travaille, un fer à souder, des pinces et un tournevis », écrit-il. Et, dans la même pièce, toujours un ordinateur dernier cri où taper cette phrase.

« Autobiographie des objets » paraît simultanément en librairie et en version numérique, il se poursuit avec des excroissances sur le site – hautement recommandable – de l’auteur (qui est aussi une maison d’édition numérique), Le Tiers livre.

© Jean-Pierre Thibaudat, Rue89.

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La Quinzaine littéraire, Agnès Vaquin

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 11 février 2013 et dernière modification le 8 juillet 2016
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