Saint-Michel en l’Herm

voyage retour aidé par Google Street View


Ce texte a été initialement accueilli dans le blog Liminaire de Pierre Ménard, pour les vases communicants de juillet 2012.

C’est évidemment le cadre et le décor de mon Autobiographie des objets. Mais comme c’était curieux, ce 10 octobre 2012, au bistrot La Méduse de La Pallice, d’entendre Myriam B. (qui a habité une des maisons présentes sur cette page) parler elle aussi de cette ruelle à imaginaire, ou de ses propres souvenirs de ma mère institutrice...

 

mon village île est une coquille sur la vieille empreinte de mer

la marquetterie rase des « prises »

l’ovale marqué de 3 rues, la rue principale, la rue d’en haut et la rue d’en bas

rien besoin de plus pour notre géographie urbaine

tout se jouait dans les labyrinthes intérieurs

ceux du village, les nôtres

pour remonter vers le passé il faut d’abord nettoyer

ce sont les verrues lotissements neufs

et le dessin sans contrainte ni arbitraire qu’on étale sur la terre pour les maisons pareilles

nous on pouvait gommer : la vieille roche du village tombait à pic dans les champs nus

alors je gomme

enlever le moche

champ pour mobil homes

tourisme de masse

pêcheurs ou bronzeurs de plage

la vie resserrés et l’apéritif en jaune

on rentabilise mieux la terre

avec la misère des autres

qu’avec la sienne propre

au centre l’église fait carrefour, notre garage en face

et derrière l’ancienne abbaye et ses arbres

quand nous avions 6 ou 8 ans l’été nous nous parlions par dessus le mur

avec Dominique Sorrente

sinon c’était une enclave étrangère

sauf qu’elle justifiait la roche posée de si longtemps sur la mer

et pour se retrouver soi, l’obligation d’agrandir au flou

la maison est là, et la cour où on jouait et la venelle en arrière

et la buanderie si minuscule : elle figure donc elle aussi sur la vue générale de la terre ?

le chemin en patte d’oie menait à la ferme et plus loin à la boulangerie

la maison d’à côté celle des Boisseau

l’arbre où je montais pour voir la mer a disparu

en face c’était les Vallot

et le chemin pour l’école

les trois rues se rejoignent toujours en parfait éventail à la pointe de l’ancienne île

c’est moins flagrant à l’autre extrémité qu’à celle-ci, qui regarde la mer

les rues ont été élargies, des maisons construites

il y avait vers cet endroit l’ancienne fontaine et son eau transparente

la salamandre qu’une fois j’y avais capturée puis relâchée

elle n’est pas sur l’image

la laiterie des Richardeau était déjà l’unique ou principale activité économique

on leur avait vendu des camions

des Citroën 23 à cuve inox pour le ramassage

le jour de la livraison mis en rang tous trois sur la place de l’église

la liberté que j’ai eue d’écrire peut tenir (même partiellement) à trois camions

et l’enclave qui reste aujourd’hui celle du travail

les voitures du personnel à côté des camions de maintenant

parfaitement logique qu’une communauté prélève sur la terre ce qu’il faut pour ses déchets et ordures et le dissimule en partie

à l’époque c’était Louis Osmond et son cheval Ysansel

et où il emportait ça je ne sais pas : peut-être déjà ici-même

probablement bien moins : tant on gardait tout

(les épluchures au « fumier »)

les formes géométriques ou abstraites que font les cultures

sur la terre alluviale et salée

je n’avais pas conscience d’appartenir à telle beauté

ce qui reste de la butte aux huîtres

monument naturel fossile

sans jamais une explication convaincante quant à sa formation

c’était exploité pour moudre le calcaire

ça faisait du bien aux poules disait-on

les poules désormais mangent autre chose

il aurait pu être bon de garder la butte aux huîtres

et non pas juste ce petit résidu

nous n’avions pas, d’où nous étions, de vision d’ensemble, ni de l’île, ni des champs, ni de la mer à son battement de la digue, ou savoir que le Lay courait parallèle à la mer et que la Sèvre s’y jetait par un estuaire envasé

on savait juste le ciel et le vent

on savait notre isolement

même aujourd’hui je connais le cimetière par coeur

et le nom de tous les morts

et l’emplacement de la tombe des miens

et le portail côté bourg comme le portail côté rue d’en bas

on se doute pas qu’un cimetière occupe tant de place dans un village

pourtant c’est bien pour cela qu’on y vient

quand ils ont fait cette « réduction des restes » il y a deux ans, ils ont cassé puis rafistolé le monument

ce n’est plus pareil je n’y reviens plus

je ne suis pas prêt

la dernière fois que venu là, c’était justement revenant du cimetière

où on l’avait portée elle

j’étais venu au portail bleu

j’avais posé les deux mains sur la tôle tiède

et regardé par le trou de serrure

à gauche, la petite porte qui donnait sur la cuisine : murée

les fenêtres d’en haut, nos galopades et nos jeux, que portent-elles de nos rêves

à regarder depuis si longtemps la rue vide

c’était ce qu’on disait « le passage »

à gauche, le mur de la petite cour carrée où on jouait, la porte grise qu’on n’utilisait jamais (pour cela, qu’elle revient dans les rêves ?), et au fond à gauche le garage, à droite le local du camion de pompier, l’odeur du cuir et les tuyaux à pendre

il y avait aussi le distributeur à mazout, pour les tracteurs agricoles et les camions

à quoi ça peut servir, de garder comme ça intact le « passage » – juste en raison de nos propres souvenirs ?

en face, les Ardouin aussi avaient une vitrine

quincaillerie, électroménager

Alain, le fils, a juste un peu plus que mon âge

il travaillera avec son père, commencera l’équipement du village en téléviseurs

il y a deux ans, il m’a écrit (une vraie lettre, même si depuis on correspond par mail) : il venait de murer le magasin

sur Google Earth, on voit la trace des parpaings qui remplacent la vitrine

il aura passé sa vie ici, comme son père avant lui : peut-être j’aurais pu moi-même vivre sans quitter le seuil, et le portail métallique vert

je serais resté à Saint-Michel-en-l’Herm

la pharmacie est restée

sans doute qu’elle ne s’appelle plus Ferchaud-Rivoalland (Ferchaud c’était notre docteur, sa femme tenait la pharmacie)

je n’aime pas ces trottoirs vaguement carrelés : c’est ce qu’on démolit pour ne pas reconstruire

de même, au fond, la forge des Jubien, le maréchal-ferrant

pourquoi une pharmacie, même au bout d’un demi-siècle, aurait eu besoin de se déplacer ou de s’agrandir ?

le lieu me met mal à l’aise et la photographie aussi

banc mièvre réverbère mièvre

bureau de poste installé dans l’ancienne école, les deux classes qui suffisaient pour les cinq divisions de l’école de garçons, Boisseau pour les petits, Gallipeau pour les grands

la cour était fermée d’un mur très haut

empêcher les gamins de sortir, mais protection aussi : le village n’entre pas dans votre préau, on règle ses affaire soi-même

je ne leur en veux pas d’avoir pris l’école

je leur en veux d’avoir cassé le mur qui protégeait nos jeux, nos combats, nos secrets

et que l’arbre indifférent savait

je m’y vois ramasser des billes

en remontant de l’école, après le garage des grands-parents, on filait tout droit pour la maison

à droite cela menait à la Boucarde, chez les Ferchaud, à l’ancienne poste, et aussi la maison du percepteur

la maison d’angle est restée intacte : lourde de quels fantômes ?

la voiture Google, sa caméra sur le toit, a dédaigné d’aller vers notre maison – ils ont pris à gauche, et laissé la rue d’en face

à gauche le Crédit agricole, en face le CIC : on ne s’encombrait pas comme ça des banques, autrefois

si on prend cette route à gauche nous aussi, devant la mairie,

on retrouve le haut mur de l’ancienne abbaye, et l’élévation opaque de l’école des sœurs,

au bout tout droit c’est la mer

alors lentement tu tournes l’image sur l’écran sur la droite

tu ne t’étais jamais souvenu de la venelle

est-ce qu’une des rues ne s’appelait pas rue des hauts murs

on la prenait en frissonnant

longue, neutre, mystérieuse

elle aussi, souvent dans les rêves

effrayante, et au bout la bascule des mondes

je crois qu’une fois adulte, je m’étais arrêté et avais voulu la reprendre

rien qu’un passage banal entre les murs d’un village (où comptent les murs, pour couper le vent)

ce qui fait qu’un lieu sourd dans les rêves dépend-il d’une spécificité du lieu ?

on laisse l’empreinte jaune du logiciel Google Street View : il n’est pas plus malin que nous, au bout de la route il y a la digue et puis la mer

la balise noire était là déjà, et le hangar de la Vallée du Lay

on s’arrêtait aussi au grillage

j’ai des photos de mon père réparant leurs pelleteuses

les flaques étaient les mêmes

la beauté de mon pays aux ciels d’Amérique

le pays où je ne retourne pas

et que de chez vous il est possible de faire resurgir

sans jamais savoir quoi exactement provoque le plus exactement le trouble

 

« Saint-Michel en l’Herm »

a été composé et rédigé par François Bon

sur des captures écran de Google Earth et Google Street View

pour une mise en ligne le vendredi 6 juillet

sur le site liminaire.fr

en échange du texte « Blois » de Pierre Ménard

sur le site tierslivre.net

dans le cadre des « vases communicants »

de juillet 2012 (3ème année)


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 7 septembre 2012 et dernière modification le 5 novembre 2012
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Messages

  • Me rappelle y être passé, après la lecture d’Abbés, de Michon.

    Voir en ligne : http://hublots.over-blog.com/

  • c’est la période où le cher Pierrot avait ce canevas d’histoire, façon légende de St Julien l’Hospitalier de Flaubert, qu’il réadaptait selon les lieux qui l’accueillaient pour résidence, et nul crime à cela, c’était encore une manière d’affirmer son indépendance et non asservissement
    là il était accueilli à Champagné-les-Marais, ça m’avait beaucoup choqué qu’il s’approprie mon propre village natal, comme si moi je m’étais mis à écrire d’Olivet
    mais bon, c’est passé !

  • la maison d’angle, la "lépreuse", j’y ai habité avec ma famille et mes grand-parents autour de 1953,
    la petite maison à côté de celle des Boisseau, je la revois chaque fois que je retourne là-bas ; tes parents y avaient invité les miens, un soir : seul soir où nous sommes restés seuls, mon frère, mes deux soeurs (dont Myriam) et moi. avons eu tellement peur, m’en souviens encore...
    une année dans la classe de ta mère, étonnée que je ne sache pas comment on fait les bébés
    j’ai aussi quelques fantômes dans cet endroit,

  • merci du passage, Catherine
    et bien sûr je rectifie ma phrase : cette maison n’était associée pour moi à aucun nom ni aucun visage
    je me ferai raconter tout ça le 9 octobre, visite à ceux de la Pallice
    ah ça vaudrait le coup de rassembler tout ce qu’on sait les uns les autres et le mettre ensemble

  • Il y a des écrivains qui, comme vous, peuvent mettre un doigt très précis sur la carte et dire "c’est de là que je viens" (je pense aussi notamment à Bergounioux, et à Martine Sonnet). Et d’autres pas du tout, ou presque - qui regardent ça avec une sorte de fascination.

  • C’est très inspirant, cette forme autobiographique associant texte et images de google map : comme une tension allégorique entre le particulier et l’universel. A chacun sa biographie, mais nos vies sont égales, nous dit google map, puisque les images appartiennent à tout le monde.
    Sans parler de l’intervention de protagonistes dans les commentaires : densification de l’allégorie !
    Et si c’était ça, la littérature : subversion, détournement des dispositifs dominants, en se saisissant des armes du pouvoir (la langue, l’écriture, google...) ?

    Voir en ligne : http://lepelikan.wordpress.com/