Stones, 9 | de pourquoi brûler le corps de ses amis dans le désert

50 histoires vraies concernant les Rolling Stones – un légendaire moderne


Gram Parsons meurt à vingt-six ans, le 19 septembre 1973.
On n’a accès de toute façon, malgré la profusion des témoignages, qu’à une partie émergée de l’iceberg plus secret qu’est une vie. Dans Life, on découvre dans la vie de Richards des compagnonnages discrets, qu’on n’aurait pas supposés.

Mais la relation avec Gram Parsons, de 1969 à 1973, survient à un moment où les conditions de pression extérieure ont rendu très hiérarchisée et codée l’approche même des deux principaux du groupe. On peut s’asseoir avec Charlie Watts ou jouer au ping-pong avec Bill Wyman, il y a toute une série de filtres supplémentaires pour approcher Mick et Keith.

La fascination de Keith pour le country & western lui est quasi originelle : c’est la musique que joue son grand-père Gus, la musique qu’il écoute à la radio avec sa mère, ou qu’il chante en duo avec sa jeune tante Anna, l’actrice. La première fois qu’il monte sur scène (épisode passé sous silence dans Life, mais raconté à Stanley Booth en 1968), c’est au Sidcup Art School avec un Michael Ross, pour jouer Blue Moon Of Kentucky.

Gram Parsons est un peu plus jeune : 2 ans de moins, à 26 ans, ça compte encore. Mais il incarne complètement le country & western. Richards et Jagger ne seront jamais que des anglais jouant de la musique américaine, même s’ils la jouent très bien et en captent l’essence noire. Gram est né en Floride, il est d’une famille privilégiée : son beau-père dirige une des principales exploitations de pamplemousses, et il bénéficie de ses revenus, mais son père s’est suicidé, et sa mère se détruira à l’alcool. Il traîne à Los Angeles depuis des lustres, portant son étui à guitare. Il est l’incarnation même de la Californie déracinée. Il connaît des centaines et centaines de chansons par coeur, il est un dictionnaire du country & western.

Dans l’entretien ci-dessous, Keith dit que l’attraction a été magnétique. Pour Gram, précisément ce qu’il n’a pas : accumuler tant de groupes, d’enregistrements, et toujours en être au point de départ, trouver une piaule, un concert. Il a les premiers passeports, son groupe International Submarine Band, hommage aux Beatles qui ne prédispose pas à la rencontre avec un Rolling Stone, puis avoir rejoint les Byrds, lancés par Dylan, mais parce que leur propre Tambourine man a contribué à lancer Dylan sur les routes électriques. Et maintenant son Flying Burrito Brothers, avec Chris Hillman à la pedal steel, qui invente un vrai chemin de croisement entre le country et le rock. Tout cela qui ne représente strictement rien commercialement, le laisse strictement inconnu.

Avec Ry Cooder, Richards apprend, puis garde tout et renvoie (c’est Ry Cooder le solo de Sister Morphine, mais on ne le remerciera pas de son apport à Honky Tonk Women), avec Gram ce sera aussi apprendre, mais en gardant ce rapport d’un jeu à deux, qu’il retrouvera plus tard avec Ronnie Wood. Richards baigne depuis si longtemps dans cette musique, mais ne dispose d’aucun de ses secrets.

Plus étrange, dans cette relation qui s’amorce : Gram est d’abord chanteur. Une façon traînarde d’aller mettre des mots sur des accords, et ça passe tout naturellement sur le devant. Richards ne connaît qu’une autre personne comme ça, c’est Jagger. Qui d’ailleurs maintiendra toujours Gram à distance, malgré sa proximité grandissante d’avec Richards.

Dans la tournée de 69, il les accompagne en permanence. Les Burrito feront partie de la programmation d’Altamont. Keith et Gram ont écrit ensemble une chanson, Wild Horses, qui sera signée Jagger-Richard, mais enregistrée par les Burrito avant même que les Stones en fassent une première maquette à Muscle Schoals, Gram d’ailleurs étant dans le studio (on a versions pirates de Keith et Gram jouant à deux guitares les premières ébauches).

Qu’est-ce que Gram attend de sa fréquentation des Stones ? Rien, peut-être. De toute façon, il suffit de ne rien faire : cette proximité même est si rare qu’elle va suffire à lancer les Burrito. Ou bien il s’illusionne : il n’est pas assez star, il doit franchir l’étape qui le sépare d’un Jagger ou d’un Richards. Il laissera tomber les Burrito pour enregistrer son premier album solo, merveilleux GP. S’il est de la taille de Richards, le disque solo est un chemin nécessaire – ça ne suffit pas.

Ça ne suffit pas à briser le cercle infernal. Autour de Richards il y a 20 ou 40 personnes, une machine dure et précise. Ça n’empêche pas la prise de pouvoir progressive de l’héroïne, mais, même s’il se réveille à 3 heures du matin, la machine est prête, et cela donnera Exile On Main Street.

Nellcote c’est quatre mois : deux mois où les Richards sont seuls, deux mois où le groupe et la machine sont rassemblés pour enregistrer. Gram est là dans la première période. Il espère d’autres Wild Horses ? Keith est au piano, Gram à la guitare, ou bien on échange, et de toute façon on chante et compose à deux voix.

Quand l’héroïne prend le dessus, Gram n’est plus un élément fiable. Ce début juillet 1971, on le remet à l’avion. Il ira zoner à Londres, se perdre un peu plus. En octobre, il est de retour aux USA et suit une cure de désintoxication sévère.

Il reprend ses repères. Accompagné d’une chanteuse folk inconnue, dégottée dans un club minuscule, Emmylou Harris, il enregistre le merveilleux Grievious Angel, qu’il ne verra pas paraître. Sa voix a connu l’abîme, il est plus loin qu’il n’est jamais allé. La relation avec Emmylou Harris est parfaitement fonctionnelle. Dans les repères qu’a pris Gram Parsons pour se reprendre, il y a le désert. Aller à Joshua Tree, voir l’aube, un duvet sur les épaules. Trois ans plus tôt, il y avait emmené les Stones, et des guitares acoustiques. Il vient régulièrement, avec quelques proches, dans ce motel.

Ce qui ne pardonne pas, au plus banal et répétitif de l’histoire de la drogue dans ce début des années 70, c’est de renouer. On s’imagine que le corps va tenir. On connaît les anciennes doses et ce qu’elles étaient. Il a fini d’enregistrer le disque, un autre chemin commence, l’instabilité ne pourrait être que provisoire. Cela se finit ce soir-là, à l’écart de tout, dans ce motel face au désert.

Comme on a le récit détaillé jusqu’au sordide de comment s’y prennent ses amis pour tenter de lui éviter l’overdose, jusqu’aux glaçons dans l’anus, c’est une parfaite leçon de ce qui se passe aussi chez les Stones, ou bien de ce soir, période Nellcote, ou la copine d’Eric Clapton appelle Keith au secours, depuis un hôtel de Nice.

Le corps de Gram Parsons est rapatrié par avion à Los Angeles, et stocké dans un entrepôt frigorifique avant d’être convoyé en Louisiane, pour être restitué à sa famille. Phil Kaufman, proche de Gram, et chargé de ses tournées et concerts, est un type qui a fait un an de prison pour trafic de drogue, et a partagé la cellule d’un nommé Charles Manson, qu’il hébergera à sa sortie et, comme Manson se prétend chanteur, lui fera réaliser quelques bouts d’essais. Quand Manson se sera rendu célèbre après l’assassinat de Sharon Tate, Kaufman n’aura rien de plus pressé que de faire paraître le disque. On le retrouvera aussi dans l’organisation des prochaines tournées des Stones. Il emprunte un pick-up truck, se présente à l’entrepôt dans la zone de transit et signe une décharge sous le nom de Jeremy Nobody, puis roule deux heures jusqu’au désert. Il va ouvrir le cercueil, versé un plein jerrycan d’essence à l’intérieur (le corps est nu depuis l’autopsie) et lance une allumette. On bouclera Kaufman deux jours plus tard, mais il n’existe pas de loi aux États-Unis concernant le vol de cadavre, il en sera quitte pour le vol du cercueil fourni par l’administration (une amende de 750 dollars).

Le 19 septembre 1973, les Stones sont en concert à Glasgow, dernière date de la tournée anglaise. C’est Bobby Keyes, qui prend sur lui d’aller l’annoncer à Keith. Ci-dessous l’hommage qu’il lui rendra sur scène en reprenant Love Hurts.

 

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 20 juillet 2012 et dernière modification le
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