Stones, 19 | la nuit que Brian Jones fut noyé

50 histoires vraies concernant les Rolling Stones – un légendaire moderne


Où en est-on avec l’énigme de la mort de Brian Jones, dix ans après ce que j’avais essayé de synthétiser dans Rolling Stones, une biographie, de façon exhaustive : pas beaucoup plus, sinon des confirmations.

Du genre, le type sur son lit de mort, dernier stade cancer, qui appelle Tom Keylock et lui dit : I did Brian. Mais on le savait déjà. Alors pourquoi ça nous trouble tant ?

La première chose, c’est l’idiotie totale du truc : le type asmathique, qui approche de ses 30 ans, qui a bien décoincé de la drogue, mais continue à picoler très dur, donc usé, donc fatigué, mais content de sa nouvelle maison, des aménagements qu’il y fait, content aussi, probablement (à son échelle, celui qui rêve d’accomplir, plutôt qu’il ne travaille réellement). Et toujours les vieux démons. Du monde chez lui, les parasites. Il y a sa compagne, une Suédoise, Anna Wohlin, qui repartira d’Angleterre dès le surlendemain, avant qu’on lui pose trop de questions. Il y a surtout Frank Thorogood – c’est lui, le personnage central –, homme à tout faire des Stones pour la logistique et les coups durs, embauché par Tom Keylock, et qui présentement gère l’équipe de maçons qui font les travaux chez Brian. Il est hébergé sur place à Cotchford Farm, avec sa propre compagne, Janet Lawson, une infirmière qui veille sur Brian, ses somnifères, sa ventoline.

Que Brian puisse être infect avec les gens de son entourage, et particulièrement quand il a bu, les témoignages sont multiples. Il peut être le contraire : avec la vieille cuisinière et le gardien de Cotchford Farm, qu’il a gardés à son service, il est d’une très ancienne politesse, et leur interdit le Yes Sir qu’ils pratiquent depuis leur enfance avec les propriétaires successifs.

Il y a donc la piscine. Et que la plus célèbre rock star n’est qu’un corps nu comme les autres. Il y a ce jeu idiot des adolescents : quand il essaye de s’agripper au bord pour sortir, l’autre le repousse d’un coup de pied. Ça le fait rire, ça le venge des humiliations. T’es une rock star mont pote ? Ben voilà... Il y a forcément un moment de pure horreur ou purer terreur pour celui qui va mourir. Ils sont tous les deux. Quand Brian boit la tasse et semble faire la planche, il rentre dans le salon, assez joué. Seulement, 20 minutes après, Brian n’a pas reparu.

Il semble que la mort de Brian Jones, ce soit cela et rien d’autre. Au point qu’on en a du mal à abandonner notre mythologie, notre goût du mystère. Un peu comme le vomi de vin rouge dans lequel s’étouffe Jimi Hendrix, qui ne buvait jamais de vin rouge. Et que, quoi qu’on s’y prenne, et jusqu’à son aveu final compris, on en revient toujours à Thorogood.

C’est le reste, qui est compliqué. L’image de destruction qu’on revendique pour soi-même et qui va si bien avec le rock’n roll, image que Brian a toujours appelée sur lui. Et trente procès, et les Rolls Royce, et l’exubérance. Le statut même de celui qui, parce que rock star, échappe au destin commun : tu vois, c’est ça que je veux faire, c’est que je veux être, avait dit Brian à Oldham ce premier des concerts des Beatles au Royal Concert Hall, début 1963, quand ils les avaient aidé à porter les amplis et qu’on l’avait pris pour un du groupe.

Ce qui est compliqué, c’est la réaction de la police et de la bonne société anglaise : on n’a pas envie d’en savoir trop, on n’a pas trop envie que le ménage soit fait en public. Et donc, hors un interrogatoire de routine de Throrogood, Lawnson, Howlin, on laissera courir. On ne saura jamais avec certitude s’il y avait d’autres types présents ce soir-là, notamment parmi les artisans et maçons qui travaillaient pour Brian. De serviteurs arrangeurs, comme il y en aura toujours autour des Stones, Brian n’en dispose plus. Il est seul et détruit.

Ce qui est compliqué, c’est la réaction des Stones eux-mêmes. A peine sont-ils prévenus (ils répètent au studio Olympic), que Mick dépêche Tom Keylock, qui prend au passage Les Perrin, l’attaché de presse des Stones. Instruction explicite : faire le ménage. En quoi cela consiste, sinon éliminer tout produit illicite, ce ne sera pas préciser. Ils arriveront vers 4 heures du matin, le corps vient d’être enlevé et la police ne les laisse pas entrer, tant pis pour le ménage.

Keylock sera donc plusieurs heures sur place, avant même que la police soit prévenue. On aura nettoyé. Et, dans la semaine, des déménageurs dont on ne saura jamais au nom de qui ils agissent, mais certainement pas de la famille, embarquent la totalité des instruments de musique, des tapis persans dont Brian était fier, et le mobilier ancien. Jamais élucidé.

Brian laisse 200 000 livres de dette (moins 100 000 que lui doivent les Stones pour son licenciement), quatre ou six enfants naturels. Les projets ? Il rêvait d’un retour à un son simple et clair, comme celui Credence Clearwater Revival, mais ses improvisations au saxophone avec John Lennon sont exactement le contraire. Et s’il a aménagé à Cotchford Farm un studio magnifiquement équipé, il remettait au lendemain de s’y mettre, s’y mettre vraiment. Apparemment, Richards et Keylock, donc les autres Stones, disposent très vite du canevas de l’histoire. Brian était peut-être au bout de lui-même, mais ils ont assez voyagé ensemble en Californie, Nouvelle-Zélande ou Australie pour savoir combien il était bon nageur et plongeur.

A son enterrement, Wyman et Watts feront le déplacement, mais pas Jagger ni Richards. Le cercueil de bronze a été livré de New York, cadeau de la Rolling Stones Ltd.

Frank Thorogood est mort en 1993, et aurait dit à Keylock, tout au bout de son cancer : I did Brian. L’enquête avait conclu très évasivement : Death by misadventure.

Les Stones n’annulent pas le concert gratuit de Hyde Park, prévu le surlendemain au soir, et qui est la première apparition publique de Mick Taylor avec eux. Mick lira en hommage un poème de Shelley. Il a fait acheter un carton bourré de milliers de petits papillons blancs, vivants. Dans la journée, en plein soleil, ils crèvent. Quand Mick les lâche au-dessus du public, à pene une poignée de survivants. Allégorie ?

Reste l’image de cette maison, Cotchford Farm, que Brian venait d’acheter 31 000 livres à Alan Alexander Milne, le créateur de Winnie l’Ourson, qui avait peuplé son parc des personnages qui ont fait sa fortune. Porcinet et Tigrou seront les seuls témoins du corps de 29 ans flottant ce soir-là dans la piscine, pour toujours.

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 30 juillet 2012
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