Orsay | l’art c’est la science quand elle est morte

observation des objets étranges, suite


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C’est un objet d’art, tous les rituels en sont convoqués. En l’occurrence, les codes de la sculpture. À preuve qu’on ne l’a pas déposée sur un socle horizontal et destiné à magnifier, comme les poilus d’après 14, mais à l’oblique sur un rocher moussu, entre la porte du bâtiment, son parking venu quelque peu l’étouffer, et l’arrière-fond du parc. Un zeste donc des codes du romantisme, comme les tombeaux de Charlottenburg à Berlin ou celui de la grand-tante de George Sand à Chenonceau.

En 1967, c’est l’arrivée du Sergeant Pepper’s des Beatles et de Histoire de Claude Simon, livre qui l’a fait classer comme illisible, du coup on ne le lit plus alors qu’à nous il l’est parfaitement, lisible. C’est en 1967 qu’à l’université d’Orsay on a cessé de se servir de la chambre à bulles mais quoi faire de l’objet lui-même ?

Métaux précieux, inaltérables. Auxquels l’oxydation même, sur les parois où elle peut prendre, ajoute une noblesse.

Pour le mécanicien que je suis, chaque alésage lisse ou fileté est une merveille. Pensé à René Laval quand il parle de ces objets, du faire qu’ils contiennent. Ce qu’il a fallu de fraiseuses et rectifieuses. Du poids même du métal, la fonte initiale, le transport pour le mener de petite entreprise spécialisée à petite entreprise spécialisée, avant que les techniciens d’Orsay (il y en avait, à l’époque), s’en saisissent.

C’est une oeuvre collective, d’où les noms des artistes ont disparu. Ainsi de la cathédrale gothique. L’artiste façon Liszt est une invention ultérieure, et qui vieillit plus mal que cet objet, devenu oeuvre d’art par ce geste même, qui le pose sur un socle, lui concède son empreinte dans l’espace public, et l’abandonne au temps.

On le pose de travers. L’oblique est destiné à renverser la science : un objet fonctionnel ou utile n’aurait pas été scellé de travers. On le met à l’oblique pour forcer le regard à l’examiner comme art.

C’est régulier, dans les halls des vieux bâtiments d’Orsay, ou du CEA Saclay, qu’on voie des objets disposés en vitrine. Ce statut du beau, et de la pérennité d’un objet hors de son utilité expérimentale, est ici une constante, presque un inconscient. Mais c’est la première fois que je vois ainsi l’objet basculé par la convocation des codes de l’art, au lieu qu’on le mette sous vitrine, ou sur un autel façon religion.

On voudrait juste l’éloigner un peu du parking. Ou le placer dans un lieu qui permette à l’étonnement de plus facilement surgir. L’oeuvre humaine est discrète. Elle n’est pas ici un art destiné à faire parler de soi dans les journaux, comme à l’âge de l’industrie culturelle et de l’art consommation de masse on s’est un peu trop habitué.

Ce qui est intéressant, ici, c’est la décision et le geste (l’artiste collectif est anonyme, mais anonyme aussi le collectif qui décida, plutôt que de ferrailler l’objet, de l’enclaver sur son socle, et que ce soit fait à l’oblique. C’est cela, peut-être, plus que le fonctionnement des anciennes chambres à bulle, qu’il aurait fallu mettre sur panneau explicatif.

Lyotard autrefois, à Paris VIII, nous avait expliqué ce passage de Kant, dans son Esthétique, où pour définir qu’un objet relève de l’art, il fait surgir devant lui un spectateur, puis un autre, et que le premier s’écrie pour le second, en désignant l’obket : — C’est beau !

Pensé à tout cela, en longeant le parking, et photographiant les alésages de la chambre à bulles scellée à l’oblique.

 

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1ère mise en ligne et dernière modification le 7 septembre 2012
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