formes d’une guerre | le son que je cherche

abandon des voies sûres – duo Pifarély/Rabbia + duo Bon / Rabbia


Ce texte a été écrit à Montréal début 2010 directement en pensant au projet Formes d’une guerre : lors d’anciennes lectures avec Dominique Pifarély, je me mettais à parler de son histoire avec le violon, dans une sorte de mise en abîme, tandis qu’il jouait. Peut-on dire avec des mots les sensations intérieures qui poussent à la musique, en fonction là de ce qu’on en reçoit ?

Ce texte, d’abord intitulé ici abandon des voies sûres a donc servi de canevas pour une improvisation avec Michele Rabbia, non plus aux percussions mais directement sur électronique live.

Là il s’agit du dernier filage d’après-midi, avant le spectacle à Poitiers hier soir.

La vidéo inclut d’abord le duo de Dominique et Michele, puis Dominique pose le violon et mon texte prend le relais. Premier essai du petit Handy Zoom Q3, un vrai micro pour le son (l’appareil est juste posé par terre sur la scène), et sa petite fenêtre vidéo ne capte que le noir de la scène, puisque sur la coupole du Planétarium Philippe De Jonckheere nous accompagnait en images, via 3 ordis et vidéos-projecteurs. Dans ce filage la voix est plus surveillée qu’elle l’a été le soir, mais le soir je n’aurais pas été en condition de manipuler l’enregistreur. L’avantage de cette fonction vidéo du Handy Zoom, c’est qu’il suffit de brancher (câble USB interne à l’appareil) sur le Mac pour transmettre directement l’enregistrement à YouTube – et donc sur la chaîne Tiers Livre et que c’est consultable sur iPad.

Il y en a pour 9 minutes. Et ci-dessous le texte lu, plus sa version initiale, un an plus tôt.

 

 

François Bon | le son que je cherche


Un son fait de blocs, d’aspérités, de mouvances. Il est sombre, il est âpre. Le son que je cherche va par nappes, gronde en vous-même selon des lignes fortes que la basse même ne saurait engendrer, des mondes lourds en suspens qui résonnent outre grave, appellent des percussions amples, invisibles : le son que je cherche est fait de ces grains qui s’assemblent et se désassemblent et sont l’architecture noire de nos espaces du dedans. Le son que je cherche est une corde nerveuse, les accords sont nets et frappés, et leur enchaînement va comme en se jouant, tel qu’on rêverait qu’au poignet on l’arrache. Le son que je cherche est une déflagration : on l’ébauche d’un geste de la main, elle enfle et grogne dans le crâne, s’y perd après explosion lente. Le son que je cherche est l’idée d’une danse tournoyante et brève, d’une peau tendue qu’on excite du bâton, de l’os, de la paume ou du marteau sur le bronze. Le son que je cherche ce sont ces couleurs à fresque et pans obscurs de briques et géométries de lumières dans les bâtiments neufs qu’on aperçoit au-dessus des trous édentés de la ville, pour un parking et au revoir le bar louche, les graffiti et silhouettes errantes pauvres et pressées, plus rien que l’étalement continu des gris. Le son que je cherche est cette articulation de la voix qu’on a dans les rêves, quand tout de la phrase est clair, c’est la phrase qui va comme on tombe et flotte aussi très lente comme dans les rêves on vole, c’est une musique de rien entendue au hasard dans une galerie commerçante, musiques faites pour l’euphorie et la netteté des instruments rien qu’un exercice d’avant abîme. Le son que je cherche est ce grondement qu’on sent dans le corps quand tout tremble. Le son que je cherche est cette douleur sous le front quand même voir n’est plus qu’en rêve. Le son que je cherche c’est ce qu’on rêve de chanter quand on marche seul dans grand espace de vent, qu’il soit près d’un fleuve, d’une mer, sur une crête ou en pleine ville. Le son que je cherche grouille comme un monde, il est ces passages souterrains et quand on ferme les yeux c’est mille pas dont aucun n’est ensemble et les voix des bribes qui ne s’assemblent pas. Le son que je cherche c’est la maîtrise d’un violon, et jouer n’importe quel air qui vous passe à cet instant dans la tête : c’est une architecture, un dessin abstrait, une couleur liquide ce qu’ils entendent les musiciens dans leur tête et à quoi l’instrument donne sa phrase sans qu’avant de l’entendre on en sache le récit et les mots. Le son que je cherche est cette voix chuchotée mais prenante, cette voix qui n’a plus de timbre et alors on entend chaque syllabe, cette folie concaténée de vocables qui disent la ville et ce sont autant d’images éclatées qu’on vous livre, les aspérités de toute surface et le vent fou qui s’enfile dans une rue sans air. Le son que je cherche est le souvenir d’un livre perdu et le silence où on était pour lire et le chant de toutes phrases lues quand elles sont belles. Le son que je cherche c’est ta voix quand on est loin, le son que je cherche est une audace : quand on débutait, que rien n’était exprès, que tout vibrait ou sonnait comme un verre vide, et nous-mêmes contre les murs de nos chambres si peu de poids et tant de rêves – et ce qu’il faut mettre en chantier, de vertige et de poisons, d’incertitude et de câbles tendus par dessus le vide, et que la parole même elle s’effondre. Le son que je cherche c’est marcher à l’intérieur de soi-même, c’est le rictus du musicien qui s’avance jusqu’au bord où on tombe. Le son que je cherche est dans l’abandon des voies sûres, des formes prédictibles, des objets qu’on soupèse. Il est ce masque qu’on s’arrache, et qu’une vie à peine décolle.

 

Abandon des voies sûres (version initiale, Montréal, avril 2010)


Le son que je cherche est fait de blocs, d’aspérités et de mouvances. Il est sombre, il est âpre. Le son que je cherche va par nappes, gronde en vous-même selon des lignes fortes que la basse même ne saurait engendrer, des mondes lourds en suspens qui résonnent outre grave, appellent des percussions amples, invisibles : le son que je cherche est fait de ces grains qui s’assemblent et se désassemblent et sont l’architecture noire de nos espaces du dedans. Le son que je cherche est une guitare nerveuse, les accords sont nets et frappés, et leur enchaînement va comme en se jouant, tel qu’on rêverait qu’au poignet on l’arrache. Le son que je cherche est une déflagration : on l’ébauche d’un geste de la main, elle enfle et grogne dans le crâne, s’y perd après explosion lente. Le son que je cherche est l’idée d’une danse tournoyante et brève, d’une peau tendue qu’on excite du bâton, de l’os, de la paume ou du marteau sur le bronze. Le son que je cherche ce sont ces couleurs à fresque et pans obscurs de briques et géométries de lumières dans les bâtiments neufs qu’on aperçoit au-dessus d’un trou édenté de la ville, avec parking, bar louche, graffiti et silhouettes errantes pauvres et pressées, et tant pis pour l’étalement continu des gris. Le son que je cherche est cette articulation de la voix qu’on a dans les rêves, quand tout de la phrase est clair, c’est la phrase qui va comme on tombe et flotte aussi très lente comme dans les rêves on vole, c’est une musique de rien entendue au hasard dans les galeries commerçantes, musiques faites pour l’euphorie et la netteté des instruments rien qu’un exercice avant l’abîme. Le son que je cherche est ce grondement qu’on sent dans le corps quand tout tremble. Le son que je cherche est cette douleur sous le front quand même voir n’est plus qu’un rêve. Le son « que je cherche c’est ce qu’on rêve de chanter quand on marche seul dans grand espace de vent, qu’il soit près d’un fleuve, d’une mer, sur une crête ou en pleine ville. Le son que je cherche grouille comme un monde, il est ces passages souterrains et quand on ferme les yeux c’est mille pas dont aucun n’est ensemble et les voix des bribes qui ne s’assemblent pas. Le son que je cherche c’est la maîtrise d’un violon, d’un violoncelle, et jouer n’importe quel air qui vous passe à cet instant dans la tête : c’est une architecture, un dessin abstrait, une couleur liquide ce qu’ils entendent les musiciens dans leur tête et à quoi l’instrument donne sa phrase sans qu’avant de l’entendre on en sache le récit et les mots. Le son que je cherche est cette voix chuchotée mais prenante, cette voix qui n’a plus de timbre et alors on entend chaque syllabe, cette folie concaténée de vocables qui disent le réel et pourtant, vous, ce sont des images qu’on vous livre, les aspérités de toute surface et le vent qui s’enfile dans ces rues sans air. Le son que je cherche est le souvenir de la bibliothèque et les empilements des livres qu’on souhaite un jour relire, le silence où on était pour lire et le chant de toutes phrases lues quand elles sont belles et tiennent une énigme. Le son que je cherche est une audace : quand on débutait, que rien n’était exprès, qu’on vibrait ou sonnait comme un verre vide, et nous-mêmes contre les murs de la ville si peu de poids – et maintenant ce qu’il faut mettre en chantier, de vertige et de poisons, d’incertitude et de câbles tendus par dessus le vide, et la parole même on l’effondre. C’est marcher à l’intérieur de soi-même : on est porté. Le son que je cherche c’est le rictus du musicien qui s’avance, l’amplificateur un peu trop poussé par rapport à ce qu’il faudrait. Le son que je cherche est dans l’abandon des voies sûres, des formes prédictibles, des objets qu’on soupèse. Il est ce masque qu’on s’arrache, et qu’une vie à peine décolle. Le son que je cherche c’est ici, et ces villes où je marche, non plus dans les livres.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 15 mars 2010 et dernière modification le 23 août 2012
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