tunnel des écritures étranges | fin du culte des livres

d’une éventuelle non-pérennité de ce qui nous habite de signes et de mots


Première passe écrite en avril 2009, sur mon site d’expérimentation anonyme de cette époque-là, Habakuk, repris une première fois dans le choc de l’arrivée Québec, en octobre 2009. Et deuxième passe écrite dans le choc symétrique du retour. Le désarroi où on est : un camion vous a livré vos caisses de livres, ils s’effritent dans vos mains – quelque chose a basculé, mais cette bascule qui vous emporte pourrait emporter le monde.

 

C’est fini, nous n’en avions plus besoin. Nous marchions dans la nuit, yeux écarquillés, mains à tâtons, mais dans nos cris et nos appels, et nos émerveillements, les langues se répondaient, les langues s’accumulaient, les langues se hérissaient jusqu’à ces crêtes dures dont alors chacun se faisait porteur et repassait à l’autre : ce que nous nommions littérature est-ce que ç’avait jamais été autrement ?

Qu’avez-vous fait de vos livres perdus, de vos livres lus ? Ils sont dans le bruissement terne des jours, ils sont cette lueur au fond par quoi on marche et traverse. Qu’avez-vous fait des premières lectures, et de la nuit ouverte : on ne s’en remettait pas. Qu’avez-vous fait de la liste intégrale des titres pour chacun à reconquérir : et tout ce qu’on a parcouru, croyez-vous que vous en êtes sans vous mettre en quête le parfait dépositaire ? Et ceux qui n’ont pas dans le fond du corps, dans la cage de poitrine, cette liste complète, avec les premiers livres, et les émerveillements d’images, et le frisson des récits, et la transgression du poème, ils portent quoi, dans leur cage corps ? Les livres nous ont rongé dedans, on est plus libre, et fragile, de ce vide dans les os et le cuir, il vous sert de bouée, le dehors y rebondit comme balle sur ciment (je n’aime pas les comme). On s’est débarrassé, nous, des livres, par les lire. Les histoires seules encore ricanent, le grand rire de celui qui lit un livre, accroupi sur un trottoir, et l’autre sait qu’il a retrouvé la traduction des écrits du Quichotte. Et celui qui décrit la ville souterraine, ses cours et ses salles, où il n’y a plus de temps et qu’on est immortel, il ne nous évide pas dedans comme on sait que sont ces statues dressées contre l’ordre du monde ? Faire la liste de ses livres perdus, faire la liste de ces livres oubliés, quand il n’y a plus qu’une scène, un détail, une frange ombrée sur un visage ou le rauque d’une voix, ou un paysage qui filait si vite dans la phrase qu’on ne sait plus, ensuite, s’il venait de la vie réelle ou d’un rêve, mais bien sûr préexistait au livre : il n’avait fait que le débusquer, vous aider à le retrouver.

C’était fini, on ouvrait les mains et on touchait le monde, on courait et on s’arrêtait devant le vide, et les chanteurs nous disaient, et nous recueillions leurs dires et leurs chants, et les mains tendues devant nous ces chants et cris et récits on les pousse au-devant de nous en vagues : plus besoin de les mettre en conserve, à tout jamais.

Et les grandes oeuvres monde, celles qui vous portent un monde et le remplacent, et si le livre est trop court on le relira chaque année. De quels livres diriez-vous qu’ils sont vous-mêmes ? Et est-ce que c’est fini, ce temps-là, qu’avons-nous tué à sans cesse défaire et refaire, que cela circule, ô nouveautés, et le rythme des articles qui vous décrivent ce qu’il faut lire mais que bien sûr il n’y a plus besoin de lire ? Une bibliothèque tient dans une poche, c’est le Montaigne que vous y aviez lors de cette nuit sans dormir dans le train, c’est le Rimbaud qui portera pour toujours l’odeur des cours de Prague et le goût de sa bière, c’est l’éclosion à Proust ou l’enclume Faulkner, et l’incendie Dostoievski, le goût qu’ils laissent, ses personnages. On tenait ça dans une poche des mois et dans sa tête ensuite : qu’avons-nous fait de nous-même bibliothèque ?

Empile, accumule, tout est là à loisir, et les éventaires en gondoles et les grandes publicités : c’est du petit temps qu’on vend à la place du grand temps, c’est un artisanat, une industrie, et non plus le cri retenu des fauves qui y meurent et croupissent – il en existe encore, de tels ? Et sont-ils seulement dans les livres ? J’ai cru, de longues années de ma vie, qu’un livre en poche on partait à l’autre bout du monde. J’ai arpenté des montagnes, j’ai touché le Tibet et d’autres cimes, j’apprenais Anabase, et c’était devenu si facile, l’aventure annuelle de consciencieux employés de mairie, photographes amateurs. J’ai monté boutique, ne voulais vendre que ce qui me convenait, et la boutique est morte, crevée : on m’y avait laissé seul, et de la ville, indifférente et grise, je n’entendais que le bruit des voitures au feu rouge, j’en pouvais anticiper le rythme. On m’a dit que j’avais mal choisi l’endroit : mais il est où, le lieu parfait des livres ? J’en ai visité, de ces mondes. Une grange suffit, près d’une écluse, où accumuler tout ce qu’on souhaite, et pourvu qu’on vende un peu, on aura toujours de quoi vivre : mais cela ressemblait trop, pour moi, à l’art des jardins à légumes. Alors faire ses heures, aménager ses tables, glisser dans le monde attendu ce qui en est l’éclat ou l’épine, n’y appartiendra pas, et qu’une main aura pris, le soir, sans même que vous ayez repéré, jeune ou pas, femme ou homme ou qui, l’acheteur et ce qui adviendra pour elle ou lui de la rencontre. Qu’avons-nous fait des livres : les publicités de voiture prennent tant plus de place, et les grands écrans de télévision, à y faire rentrer votre maison dedans plutôt que l’inverse, qu’avons-nous fait de nos propres lectures : il aurait suffi de si peu d’histoires, pourvu qu’on sache – nous – s’en saisir et raconter.

La nuit était bien plus noire, le monde était bien plus froid. Les guerres hurlaient tout près tandis qu’on avançait : et menées parfois en notre nom, et d’autres fois nous-mêmes saisis dans l’horreur – ah non, rien de glorieux dans le pauvre destin de l’homme. Pour combien de temps, nous demandions-nous, combien de notre pauvre temps ? Et continuer dans cette bourbe, être pris dans leurs chemins fourbes ? Et la beauté pourtant, et ce qu’on trouvait encore à chuchoter, et ce qu’on avait en mémoire de tous les mots, de toutes les phrases. Regarde : nous levions-nos mains, et toute la bibliothèque du monde et des temps apparaissant, devenait déni à ces guerres et à cette bourbe, mais notre impuissance disais-tu, notre impuissance – se lever, se lever et marcher, et rien plus de mots que ce nous en pouvions porter.

C’était comment, la première fois qu’on avait lu ce livre, l’odeur de l’air, le bruissement dans les arbres ou l’écho sur la mer, et quelle heure du jour et quelles voix amies on retrouverait ensuite, ou la découpe ocre d’une ville dans la hauteur et c’est là qu’au soir on rouvrirait le conte noir. J’ai tant aimé le fantastique, j’ai tant aimé le mystère, et la tension et la peur même dans les livres. J’ai tant aimé qu’on y décortique, qu’on y moque, et l’élan des phrases qui arrachent avec elle toute une peau du monde et s’en revêtent, vous regardent avec leurs yeux de morts (cet oripeau du monde est sur elles une sculpture, sculpture habillée dirait le vieux grinçant Schopenhaueur, et dedans les mots sont vides, ils sont des trous qui vous regardent). On est habité de ces phrases et de ces mots. Comme on se sent fort parfois, et même dans le dédain ou l’insulte, à savoir en soi les yeux de morts des mots recouverts d’oripeaux monde, dans votre cage d’os et cuir et le grand vide qui vous allège en dedans, et qu’ils le regardent, celui qui vous fait face et n’a rien connu de l’émerveillement du Meaulnes, ne sait rien du chant invaincu de Baudelaire en or et vert, ne s’est pas risqué aux vieilles colères des anciens, et n’a pas armé son corps en dedans des tiges et tringles de la cadence dans la prose. Faites-la, dressez-la, la liste de vos livres, et commencez par les livres qu’on a eu et perdus, puis les livres de toutes premières fois à tout âge, puis les livres qui ont aidé dans les dérives et les passes noires, et les découvertes de hasard, les achats d’impulsion, les livres lus puis oubliés, les livres lus chez des amis et qu’on y a laissés, les découvertes et surprises, les heures à telle table dans cette bibliothèque où vous alliez, et les livres dans tel voyage, et les livres dans telle maison. Et voilà, c’est devenu quoi ? Profération, profération concernant ce qu’on a fait de nos livres : et c’est irréversible ? Oui, bien sûr. Et c’est perdu ? Oui, bien sûr. Mais l’histoire, et le conte, et dans le nom Edgar Poe le balancier du puits et du pendule, et dans le nom Franz Kafka le vomi sur la machine de la colonie pénitentiaire ou le creusement du terrier, et dans tous les noms que vous portez, ce qu’il y a de l’aventure des guerriers, des navigateurs, des chercheurs et inventeurs, et si c’est nous maintenant il en est de quelle légende à construire et de quels murs à briser, et ce que nous gravons au couteau dans le béton de la ville c’est pour quelle trace, et nous l’enregistrons comment, à quelle bibliothèque fragile de machines vaines nous l’abandonnons ?

Nous n’avions plus besoin des livres, affirmais-tu : ce dont on a besoin c’est de dire cela, qui est devant, de s’y hisser de toute la force des temps et de ceux qui affrontèrent même nuit – tu savais bien les noms, tu savais bien les morts. Nous avions à écrire, peindre, sculpter, déchirer, heurter, crier : et l’art du rêve même devenait notre guerre, et notre mémoire un devoir.

Profération, profération pour porter encore, et porter ensemble, le regard mort des mots quand revêtus des oripeaux du monde et que c’est cela qu’on porte soi, qu’on n’a même plus de parole, et plus rien que la langue de tous, et qu’elle fut de tout temps et de tout langage, qu’elle s’assembla dans un monde qui tenait dans la poche, et que la poche maintenant est trouée : les voitures s’en vont au feu rouge, une musique s’éloigne qui n’est pas la vôtre, le monde pue, qui oublie qu’on l’imagine.

Nous n’avions plus besoin de livre, maintenant il s’écrivait partout, maintenant nous l’écrivions nous. Et c’était tellement plus difficile, maintenant : mais ce n’était pas ce qu’ils avaient fait du monde, le difficile ?

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1ère mise en ligne 19 mai 2009 et dernière modification le 10 août 2010
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