formes d’une guerre | où le vent souffle

du jour qui cesse avant l’heure et de la ville alors déserte, effrayée de la violence nue des eaux et de la force erratique des vents


Je crois que la première version de ce texte a été écrite à Québec, courant octobre 2009, directement dans un arrêt de bus – à l’arrivée de ces premiers froids et masses d’air polaire dans l’automne, avant la neige. Je l’associe pourtant plus à Montréal, les hérissements vers l’UdeM, où je me rendais chaque semaine.

Je l’ai intégré dans Formes d’une guerre en décembre, en intégrant dans le texte des figures liées à cette ville industrielle de l’est. Aujourd’hui, je le reprends à Poitiers, je garde l’armature, mais j’essaye une sorte de portrait en creux de ce qui serait l’identité-ville.

Première fois que me retrouve dans ce genre d’exercice. Ce texte est dit à voix presque chuchotée, sur violon traité de Dominique Pifarély.

 

version 3, Poitiers, juin 2011


Où le vent souffle. Il souffle sur la ville. Il souffle aux visages, où le vent souffle la ville se lave. Où le vent souffle. Il souffle sur les grands établissements modernes qu’on a mis en compensation des usines défaites, des boutiques vides. Où le vent souffle. Il souffle sur ces immeubles en gris comme des lames, plantés en surplomb de la ville, on avait trouvé que c’était une belle idée. Où le vent souffle : les boutiques de fringue ou de téléphone et les terrasses dans les petites rues du centre sont partout les mêmes, a ville est une marque, comme on dit je m’habille dans telle marque. Le vent souffle dans les rues, écarte les maisons, souffle aux carrefours, enchaîne les arbres au ciel et la pluie aux trottoirs – et la rue aux avocats, la rue aux médecins, la grande Poste comme un château endormi. Où le vent souffle. Non, il grince, il distord, il écarte et plaque et tant pis pour qui n’est pas dans les alvéoles que la ville enferme. Où le vent souffle. Sur les zones de périphérie, aux grands supermarchés de la vie normalisée, de la vie au rabais, sortie nord sortie sud, et la rocade pour l’hôpital. Où le vent souffle. Dans les rues en pentes où sont les maisons qui tombent, ou dans ce grand fossé des rails sous la passerelle en plein ciel. Où le vent souffle. Là, où celui-ci attend dans un abri de verre un bus improbable. Le vent grince, tant pis pour qui dehors, le vent sépare les masses et plie les murs enserrés de vieille pierre, craquements de dingue, le vent encombre la ville et la désengage, le vent grince dans les autobus et la tôle, et aux pourtours les lumières des stations-services sont vertes et mauves et leur sol une large flaque brillante où la ville entière en puits sec se reflète. Où le vent souffle. Il vient de loin, vient d’où on n’est pas allé, vient où on ne saurait aller, vient d’où il n’y a plus de villes et des forces bien plus grandes. Où le vent souffle. Il fait soudain froid, la pluie bat, le vent se fait violent, il est perpendiculaire il est transversal, les papiers volent et cartons et pourriture jetés, la ville s’est cloîtrée, la ville se nettoie, d’eau et bourrasque mêlées elle tremble, liquide, et frissonne : elles ont peur, les silhouettes qui filent ou se rencognent. La ville tourne au sombre, dans les rues plus personne et cela crie aux oreilles le vent, tempête mange le sens, les toits là-haut s’entrecroisent et s’arc-boutent la ville n’a plus direction ni montée ni descente. La ville est sombre avant la nuit, la ville est toute d’eau noire et de grondements qui la rongent : la ville sur elle-même s’effondre et qui marche ou court s’égare, qui attend tombe, à qui tu demandes aide ils tournent le dos, les yeux durs comme les façades sont closes, les vitrines allumées portes fermées et même l’électricité par saccades saute, et la parole de celui qui t’expédie et refuse est comme le vent, coupante comme il coupe et brusque comme il cogne. Et les épaules trempées te pèsent, et les jambes tirent, comme tu le voudrais ce poussoir qui ferait cesser d’un coup l’immobilité ici de tout sous le vent, et ne resteraient sous les fenêtres que la solitude de toi et de tout. Où le vent souffle : maintenant tu la vois, la ville, dans son ensemble et sa splendeur, ses vieux clochers au loin qui percent : une lumière blanche la trouerait, le ciel et ses empilements sombres, le vent tu le respirerais et l’accueillerais, un instant tout brillerait et nous on s’envolerait.

 

version 1, Montréal/UdeM, décembre 2009


Où le vent souffle. Il souffle aux visages, où le vent sale la ville se lave. Où le vent souffle. Il souffle plein long des rues, écarte les maisons, souffle aux carrefours, il enchaîne les arbres au ciel et la pluie aux trottoirs. Où le vent souffle. Non, il grince, il distord, il écarte et plaque. La démence du vent écrase la ville et tant pis pour qui n’est pas dans les alvéoles qu’elle enferme. Où le vent souffle. Partout dans les bâtiments qui protègent les livres et ceux qui gardent les tableaux, les étages où s’élaborent les décrets et les tours vitrées de trop de papiers et les grands chantiers de tours inachevées. Où le vent souffle. Dans l’interstice des yeux, dans les épaules qui fuient. Dans les corridors sous terre où il enserre le feu hurlant des rails. Où le vent souffle. Là, où tu attends dans l’abri de verre, rien qui bouge. Où le vent souffle. À contre de tes épaules il souffle, toi qui avances et ne peux pas. Et le vent grince, et tant pis pour qui dehors, le vent sépare les masses et plie le métal en craquements de dingue, le vent encombre la ville et la désengage, le vent grince dans les autobus et la tôle, et les lumières des stations-services sont vertes et mauves et leur sol une large flaque brillante où la ville entière en puis sec se reflète. Où le vent souffle. Il vient de loin, vient d’où on n’est pas allé, vient où on ne saurait aller, où il n’y a plus de villes et des forces bien plus grandes. On dit que là-haut, aussi, les vents en désordre eux-mêmes s’affrontent et tuent. Où le vent souffle. Il fait soudain froid, la pluie bat et le vent se fait violent, il est perpendiculaire il est transversal et tous papiers volent et cartons et pourriture jetés, la ville s’est cloîtrée, la ville se nettoie, d’eau et bourrasque mêlées elle tremble, liquide, et frissonne : elles ont peur, les silhouettes qui filent ou se rencognent. La ville est sombre et grise, les rues sont étroites et cela crie aux oreilles le vent, tempête mange le sens, les toits là-haut s’entrecroisent et s’arc-boutent la ville n’a plus direction ni montée ni descente. La ville est sombre avant la nuit, la ville est toute d’eau noire et de grondements qui la rongent : la ville peut-être sur elle-même s’effondre et qui marche ou court s’égare, qui attend tombe, à qui tu demandes aide ils tournent le dos, à qui tu demandes parole c’est un cri ou rien, les yeux durs, les façades closes, les vitrines allumées mais le rideau tiré et même l’électricité par saccades saute, et la parole de l’autre qui t’expédie et refuse est comme le vent, coupante comme il coupe et brusque comme il cogne. Et les épaules trempées te pèsent, et les jambes tirent, et tu t’appuies un instant sur le poteau de fer, tu appuies sur ce poussoir qui dans un temps déterminé tu espères fera cesser le vrombissement persistant des tôles poussées par le vent, les camions qui éclaboussent à contre du vent, et la solitude finalement de toi et de tout. Où souffle le vent. Tu t’en vas vers le bout de la ville, ou bien toi fixe et elle qui ainsi dérive, tu t’en vas voir d’où il vient, le vent, à contre du fleuve qui l’engouffre, à contre du ciel qui s’abat, à contre des tours et immeubles et l’infini chantier inachevé et troué de la ville, d’avance et toujours dévastée – qui donc, hier, à l’arrêt de bus et criant au ciel te le disait et tu ne voulais pas l’écouter ni le croire –, maintenant tu la vois, la ville, dans son ensemble et sa splendeur : une lumière blanche le trouait, le ciel et ses empilements sombres, le vent tu le respirais et l’accueillais, un instant tout brillait et il n’y avait plus d’hommes. La ville s’en allait lentement, ou bien c’était toi qui dansais, le vent l’avait prise la ville, tout s’en allait toi tu restais. Il pleuvait.

 

LES MOTS-CLÉS :

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1ère mise en ligne 11 octobre 2009 et dernière modification le 10 juin 2011
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