disparition de la jeune femme en rouge

fonctions encore rares dans les villes, maintenant qu’elles sont vivantes


Elle était là, et puis soudain plus.

Elle m’avait doublé. Je regardais les bâtiments, j’étais distrait. C’est une ville si riche en signe : nous parlions d’une boutique étroite, l’air comme endormie – attention, pas désaffectée, tout en ordre – et qui présentait sur des étagères des modèles différents de petits alternateurs pour motocyclettes et voitures. Il est bien légitime que dans une grande ville on puisse avoir besoin d’une boutique spécialisée dans les divers types d’alternateurs et qui les aient en stock. C’est pour cela que j’étais distrait : de telles boutiques fleurissaient il y a encore dix ans, mais aujourd’hui ? C’était dans leur tissu que rongeait la ville.

J’avais photographié les alternateurs alignés sur les étagères, et qui constituaient un curieux assemblage, répétition géométrique d’un objet de plus chargé pour moi de mémoire.

Et donc, à peine j’ai fait attention d’abord à la silhouette en rouge, qui m’avait doublé, et qui n’était plus là.

On dit que les villes sont vivantes. En tout cas c’est nous qui les considérons telles. Qu’il y a ainsi ces avaleurs.

On leur a tant demandé, à nos villes. On les use par les dessous, on les creuse pour y mettre nos morts, nos voitures, nos archives. On y fait circuler nos excréments, nos câbles, nos fibres, nos gaz. On les surplombe de nos cuisines, nos bureaux, nos chambres – mais qu’on ronge ou qu’on surplombe, la ville n’est que cela, la limite poreuse de notre présence.

La ville en happe certains. C’est une tolérance. Il paraît que c’est aveugle. Moi j’avais bien remarqué, le vide étrange sur le bitume tout autour. Ce machin laissé tout seul au milieu. Mais moi-même, avec cette boutique d’alternateurs, j’étais à regarder la photo que j’avais prise, je m’étais approché sans faire attention, et il me semble bien que la fille téléphonait.

Notre société n’aime pas les disparitions violentes. Mais ce n’étaient pas des disparitions violentes. On ne souffrait pas. On ne retrouvait rien. Il n’y avait que quelques données administratives à rectifier. Quelle ville, quel pouvoir même auraient désormais dépendu d’un seul ?

J’ai lentement fait le tour. J’étais curieux de ces objets. Je savais qu’ils existaient, je n’en avais jamais vu.

On dit qu’il faut une certaine masse critique à la ville pour les voir ici et là surgir. On dit que la ville respecte d’ailleurs certain équilibre, qu’en général ils sont à proximité des gares, des zones piétonnes, pas des zones d’habitation, des zones de permanence dans la ville. On dit que la fonction sacrificielle est si vieille dans nos sociétés, qu’il s’agit juste d’un équilibre, que ces disparitions sont peu fréquentes au demeurant.

On dit que la nature n’est pas exemple de tels pièges, méduses venimeuses dérivantes, grottes et gouffres, fosses à bitume, craquelures dans les glaciers, ras-de-marée – de façon quantitativement disproportionnée à ce qu’on s’était résolu à nommer la ponction d’équilibre. Tout dans la ville n’était-il pas péage, ticket, loyer ?

Je m’étais reculé de trois pas, m’étais à nouveau retrouvé devant la boutique d’alternateurs. Mais non, vide. J’étais donc le seul témoin ? J’ai attendu. Je n’ai vu personne reparaître. Ni non plus personne s’approcher. Rien, une structure de fer et béton, immobile, trouant le bitume de la ville.

Il restait seulement que la jeune femme en rouge avait disparu, et que personne n’était prévenu. Je me suis éloigné de l’avaleur.

 

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 4 mars 2012
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