Orsay | l’homme qui marche

rencontre avec Manh-Cuong Do, étude des postures et du mouvement


L’entretien avec Manh-Cuong Do, a été réalisé dans les laboratoires de l’unité de recherche du CIAMS, campus d’Orsay de l’université Paris-Sud. La rédaction ci-dessous n’engage que moi-même, FB, et non pas notre hôte – texte sera complété et révisé pour publication définitive.

 

Les couloirs et bâtiments les plus ordinaires, voire banals, peuvent à Orsay révéler des mondes dissimulés incroyables. On peut entrer dans un labo tout rempli d’instruments perfectionnés, et d’autres fois rien : une plante verte, les cartons vides d’appareils dissimulés, les éternelles étagères vides puisque plus personne ni à l’université ni dans aucun des centres de recherche ne semble avoir besoin de livres. Mais alors il se passe quoi, ici, on y recherche quoi ?

A cela probablement l’homme qui vous reçoit répondra par un sourire et s’en tiendra là, avant de venir vous faire une démonstration. La porte est ouverte, toutes les cinq minutes, chaque passage dans le couloir, quelqu’un l’apostrophe par son nom de famille, devenu ici comme un surnom, une sorte de passe magique : Do. Et très vite Florian Delcourt et moi-même on fait pareil.

Je venais pourtant avec réticence, STAPS il s’agit de formation au sport, à l’enseignement du sport, la rentabilité du sport, le haut niveau du sport, on y voit des collusions d’argent et de grand spectacle – pas une plante verte et une fenêtre, un bureau vide, des cartons dépareillés, une vieille imprimante sans fil et Do qui à nouveau s’interrompt parce qu’on l’interpelle depuis le couloir.

De ces entretiens et rencontres avec des chercheurs sur le plateau de Saclay, je garde une impression générale de temps qui ralentit, d’un visage qu’on apprend à décrypter, lentement une complexité se fait, propose ses frontières, en général on est assis face à face avec entre nous une table plus ou moins encombrée, et immanquablement porteuse d’un ordinateur tristement administratif. De la rencontre avec Do, je n’arrive pas à le positionner de façon fixe : il s’assoit parfois, mais il est toujours en mouvement devant nous.

Un danseur. A nouveau il est debout et, comme dans la moon walk de Michael Jackson (désolé pour la référence, sans doute pas la bonne), il démontre au ralenti quelque chose de nos mouvements ordinaires, les plus ordinaires.

« La marche est un déséquilibre, dit-il.Il n’y a pas de mouvement sans déséquilibre initial. »

Quand il nous emmènera un peu plus tard dans cette suite de petites pièces fermées à clé (il paraît que sinon on vole tout, dans la fac d’Orsay), on trouvera effectivement un peu plus de matériel, des plaques de sol avec capteurs dynamiques de pression, des lampes à infra-rouge détectrices de mouvement, les immanquables vieux ordinateurs administratifs (il y a encore des disquettes qui traînent, mais c’est souvent, dans les labos), et puis un ballon, ou un vélo démonté, ou une raquette de tennis agrémentée de fils divers. Pas grand-chose, donc, ni un cadre spécialement valorisant pour ceux qui se portent volontaires, puisqu’il leur en faut pour ces mesures.

Il y a donc matière à recherche dans le simple fait de la marche ? On peut faire carrière au CNRS et à l’université simplement parce que, comme il nous le démontre là tout de suite, on se laisse tomber, on abandonne sa posture verticale ? Ou bien que même assis, pour animer un fauteuil roulant, on recrée ce déséquilibre en portant le torse en avant ?

A nouveau on entendra une histoire faite d’arbitraires et de hasards, et qui semble inscrire en creux, comme en écho assourdi, des mutations d’époque bien plus lourdes. Ainsi, pour cette famille vietnamienne, qu’il naisse en exil contraint à Bangkok. Etudes à-bas au lycée français, le bac sciences brillamment, mais un coup de couperet : temps de guerre, plus de visa français pour les jeunes Vietnamiens, quand bien même il n’y a jamais vécu.

On est en 1968, son frère vit à Lille, il arrive en Belgique et son frère louera une voiture pour lui faire passer la frontière par des chemins discrets – une fois étudiant, on ne vous embête pas comme ce serait le cas aujourd’hui. À Lille, il s’inscrit à la fac de sciences, prolonge à l’institut de mécanique. A l’époque (j’en sais quelque chose), dans cette ère d’avant l’informatique, ce qu’on appelait automatismes était la matière de pointe. Elle appelait la miniaturisation, les petites mécaniques très complexes qui remplaçaient le geste humain. C’est ainsi qu’il se retrouve, pour son doctorat, à travailler sur la notion d’orthèse : si la prothèse remplace l’organe absent, l’orthèse l’assiste. On convoque des contractions du bras, réservées originellement à un autre usage, pour piloter l’appareil qui commandera au poignet et aux doigts.

En 1976, la thèse finie, il tente un retour au Vietnam maintenant libre, tandis que le Cambodge de son enfance s’enfonce dans le drame – le lourd nuage de terreur qu’installent les Khmers rouges. Il intègre l’équipe d’un centre de rééducation. On se dit que, si on connaissait Do depuis plus longtemps, si on était plus loin dans la rencontre, on aimerait qu’il parle plus de ce choc Hanoï quand il y arrive, et des patients dont ils ont la charge. On comprend qu’il n’est pas encore temps d’ouvrir cette porte-là. Pour Do non plus : un mois plus tard, il revient en Europe, et entre alors au CNRS.

Une fois de plus, ce moment dans la rencontre où ce qui paraît naturel à celui qui vous parle, me semble à moi un saut incroyable, qui n’aurait pas lieu d’être. Il a appris la mécanique de précision, son rapport au corps humain, l’univers très complexe d’une commande qu’on peut apprendre à détourner, et il intègre une équipe qui se passe de tout cela, et travaille à la bio-mécanique, la physiologie des mouvements. Les orthèses sont avalées par le corps lui-même.

J’ai vu encore récemment une ancienne gravure, un magnifique écorché de l’infinie complexité qu’est la main et le jeu des tendons tel qu’il s’articule du bras jusqu’à chaque phalange, il me semble que jamais la plus belle mécanique n’arrivera à ce mystère du corps humain, conjonction qui pourtant nous fascine de toujours (l’automate joueur d’échec chez Edgar Poe comme archétype ?). Je pense aussi à cette dalle en Érythrée, près du grand Riff, où on a trouvé des traces d’hommes qui marchent, fossilisées dans la boue devenue grès, et qui semblait d’hommes ivrognes – simplement parce que le genou, dans ces premiers temps de la station debout, ne comportait pas de ménisque, mais quel mystère offert aux anthropologues...

Mais Do, puisque vraiment pas moyen de l’appeler autrement, vous a mis déjà sur d’autres pistes. Ces enfants chez lesquels une atteinte médico-cérébrale se traduit par un durcissement de la cheville et contraint les petits patients à marcher sur la pointe des pieds. Ou, pour les vieilles personnes, comment leur apprendre simplement le freinage, gérer les changements d’allure, via rééducation posturale simple, pour limiter risques de chute et frottements internes dans la hanche. Ou bien Do parle de ces patients qu’il rencontre à la Pitié-Salpêtrière, et qui souffrent d’un désordre de l’oreille interne (système vestibulaire), avec préjudice pour l’équilibre. Ou bien de la différence d’avoir les yeux ouverts ou fermés dans votre propre gestion de l’équilibre, et de ce qu’on peut en déduire pour les mal-voyants, ou pour que les victimes de la maladie de Parkinson continuent d’être autonomes.

Qui est Do ? Cet homme porte en lui l’autre monde dont il vient, mais n’en parlera pas. Mais ici, où la recherche scientifique se mesure toujours aux budgets mis en oeuvre pour les nouveaux appareils, les nouveaux bâtiments, il est à nouveau debout devant vous, les mains nues et en chaussettes, et entre la plante verte et la vieille imprimante il vous mime le déséqulibre de quelqu’un qui se serait pris le pied dans un trottoir.

C’est sérieux ? Bien sûr, dans un pays qui propose une agrégation de judo. Mais lui soudain, Do, il ne rit plus : cette notion de déséquilibre pour lui est fondamentale. Initiier un déséquilibre pour que la jambe se porte en avant et que, dans la pulsion de lutter contre la chute, s’élabore la transition au mouvement. Dans la vie quotidienne, y compris l’attente, une oscillation posturale qui prélude à se mouvoir, rend se mouvoir possible. Et la peur, par exemple, qui paralyse cette oscillation et s’exprime par elle, comment l’appréhender, pour soi-même ou pour en guérir les autres ? Et comment rééduquer au mouvement les grands amputés, chez qui cette oscillation se reconstruit aussi dans le membre absent ?

Et à nouveau il est en chaussettes à vous démontrer ce jeu souple qui relie tous les éléments du corps quand il est dans l’avant-bord de ce déséquilibre. Et soi-même, à travers sa propre silhouette à contre-jour, ce qu’on voit c’est l’homme qui marche de Rodin, et les longues silhouettes fines par lesquelles Alberto Giacometti lui aussi consacrait le centre de son travail au mouvement. Et la pensée, chez Deleuze par exemple, qui bougeait ses grands ongles dans un nuage de fumée, elle ne partait pas d’abord aussi de ce déséquilibre initial, dont il fallait se saisir pour l’examiner ?

Alors ça ne semble pas si incongru, ces trois pièces avec ballon, vélo, et plaque de force où faire semblant de marcher pour quelques capteurs de pression et projecteurs à infrarouges avec photographie du mouvement. Do nous a bien sûr parlé de Jules Marey et de la chrono-photographie, une invention de 1882, qui avait peu évolué ensuite.

Il rit encore quand je m’étonne : il n’y a plus rien dans tout cela qui tienne à sa formation initiale de micro-mécanique. Mais je me piège tout seul, oubliant que la première leçon de ces scientifiques à notre petit monde de littérature, dans n’importe quel labo qu’on aille, c’est que le travail y est collectif. Dans les équipes, il y aura le médecin et l’anatomiste, le psychologue et le psycho-motricien. Et qu’il faut bien dans ces équipes quelqu’un qui, précisément, ait oublié tout le reste pour parler seulement de ce premier mystère, qu’est la marche.

Bien curieuses les thèses qui se font, ici : des études de la distorsion faciale dans la grimace, de gêne, de douleur ; et comment cette distorsion interfère avec le comportement global, et que peut-être on peut soigner l’un par l’autre ; ou ce qui, dans la posture et le mouvement, tient à l’estime de soi, lorsqu’il y a obésité ou anorexie, et que cela peut éventuellement se renverser par là ; ou comment la prise de décision instinctive ou rapide, chez les traders par exemple, passe aussi par la posture... Ou comment, dans les lents processus de rééducation après accident vasculaire cérébral, on peut s’y prendre pour qu’une partie non affectée du système cérébral retrouve ce qui demanda si longtemps à apprendre.

Et repartant un peu plus tard du labo, penser à la course des enfants, à ces jeux de pieds qu’ils ont, comme si la marche en elle-même, ou le saut, était une fête, et que précisément à ce moment-là nous saluait depuis sa voiture, avec un sourire désormais ami, le même Do, accompagné d’une fillette ayant glorieusement surmonté l’entrée en sixième...


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1ère mise en ligne et dernière modification le 4 octobre 2012
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