de pourquoi ces coupoles dans les villes, et d’un Internet des morts

où le numérique change aussi les rituels funéraires, et qu’on y gagne tous


On faisait autrement, avec les morts. On le faisait en pleine ville.

Nous étions si nombreux, sur la planète prise globalement, et donc ici dans chaque ville. Ce n’était plus rationnel. Juste un processus lent et un peu pénible, dépourvu de son sens : on reprenait ronds-points et rocades, et on retrouvait tout identique, les supermarchés, les bâtiments et la misère du monde.

On incinérait depuis longtemps, mais sans en avoir jamais fait un processus principal. Cela durait longtemps, cela ne dispensait pas de ces attentes dans des bâtiments mornes. Cela ne dispensait pas d’accueillir le mort : que ferions-nous de ces urnes ? Disperser les cendres, selon l’expression consacrée, sur la mer ou au pied de votre arbre préféré ? Dans les villes c’était difficile. On laissait ça sur place, dans des empilements, on s’en voulait de le faire.

Le nouveau processus était plus radical : c’était bien la direction qu’il fallait prendre. D’abord on avait changé la technique.

Parce que c’était d’abord une performance technique. Ce procédé par lyophilisation intermédiaire – un processus qui demandait la nuit précédente, supposant réfrigération-sudation préalable, mais hors de toute présence – on n’avait eu qu’à rééquiper les frigos des établissements (il y en avait partout) avec chambre mortuaire. Ce n’était que de l’eau à enlever, vapeur qui rejoindrait l’air lourd de la ville, chargé de bien autre pollution. On disait que le corps, à taille égale, ne pesait cependant pas plus qu’un volume de papier.

Puis proposer un lieu, un lieu en pleine ville. Une coupole : la coupole qu’on reconnaissait dans chaque ville, ou chaque grand quartier des villes, et qu’on apercevait de loin (ç’avait compté dans le succès ou la pertinence, ces coupoles).

Enfin on avait touché au temps : c’était rapide, et cela deviendrait plus rapide encore.

Une fois rassemblés, à partir du moment où on voyait la silhouette avancer sur le tapis mécanique vers le centre de la coupole, ça ne demandait qu’une quinzaine de minutes (encore parlait-on d’accélérer).

Il y avait des contraintes : finis, les cercueils, même de carton. Des entreprises spécialisées avaient protesté – mais tant d’industries inutiles s’étaient évaporées comme eux, les morts. On leur avait suggéré de vendre plus cher ces minces linceuls, que tolérait la coupole. Ils pouvaient être de couleur flamboyante, imprimés d’une seule image choisie par le défunt, ou même de la constellation multiple des milliers d’images trouvées à son décès dans son ordinateur personnel. L’entreprise étrangère qui avait raflé l’idée avait laissé peu de chance aux anciennes usines de cercueil, même en carton. L’idée était alors d’en offrir un double à la famille : vous laissiez comme seul et principal souvenir ce qu’avait été votre collection d’images.

Il n’y avait donc plus l’urne lourde, gravée selon la loi avec le nom et la date – et non plus le commerce de pacotille qui s’en était ensuivi, puisque longtemps qu’on les importait de Chine, coffre à anse de pacotille et socle de poussière de marbre reconstitué. On haïssait ces urnes.

On ne visitait pas l’arrière de la coupole. Un bras mécanisé collectait ce qu’il restait de cette poussière mince, dense et fine, un peu grasse, et la comprimait dans une capsule. Au début on en riait : à peine était-ce gros comme un paquet de cigarettes (« Le défunt qui les aimait tant », se moquait-on quand c’était le cas). De plaque nul besoin : une mini-puce RFID (il y avait maintenant même d’autres procédés d’identification numérique avec QR code). Et puis même : c’est le calculateur qui, dans chaque ville, établissait l’archive de l’événement, la fin physique du corps associée à la préservation de ses traces numériques.

Qu’en faisait-on, des capsules avec traces numériques ? Les familles choisissaient souvent l’autre version d’encapsulage : tant d’enfants, tant de capsules. Pour la machine, c’était égal. On pouvait garder cela dans son portefeuille comme on le faisait d’une photographie, l’avoir dans sa voiture ou posé sur une étagère de son bureau. On disait que ce n’était pas cessible. L’objet – ç’avait été la condition mise – était soigneusement anonyme. Il fallait le rapporter à une des coupoles (puisqu’on disait tout simplement ainsi : la coupole, le moment d’aller à la coupole) pour identification rétrospective éventuelle. Vous pouviez donc aussi bien vous en débarrasser. L’enveloppe de mince plastique rigide colorée ou neutre s’évacuait sans tracas dans la masse organique enlevée chaque matin de la ville.

D’autres rituels étaient nés : concert à la mémoire de, projection d’images en souvenir de, lecture d’un texte à la date hommage de. Finalement, la société marchait bien mieux sur ses pieds. Vous pouviez organiser longtemps à l’avance, vous-même, ce que vous souhaitiez ultérieurement pour cette communion morale. Les saltimbanques y avaient trouvé un nouveau développement, et tant mieux.

L’entreprise étrangère qui s’était imposée dans le marché des linceuls à image avait développé un site où chaque mort avait définitivement sa page. C’était une humanité double, c’était l’Internet des morts (on disait ainsi, l’Internet des morts). On aimait, quand on allait y saluer un proche, aller saluer ceux qui le voisinaient par la date. Ou par le lieu. Ou selon les mots-clés associés : entreprise où il avait travaillé, passions partagées. Morts que lui-même, le mort, visitait sur le site. On disposait même de fonctions aléatoires. Ce site (mais peut-être, parce qu’il s’agissait de la même entreprise qui y fournissait) était devenu notre bibliothèque et nos livres.

Internet avait remplacé la permanence de ces cimetières dépourvus, sur la fin, de toute symbolique, et sur lesquels on avait établi parkings et nouvelle génération de centre commercial, ou logements. Les villes avaient tant de besoin : il fallait cette amélioration des cendres.

On pensait moins à la mort, avec ce site Internet, prétendait-on, et c’était tellement mieux ainsi. On disait surtout que c’était avec cette option, passée si discrètement dans la loi : on pouvait se présenter volontairement à la coupole, et être admis au cycle (on disait : être admis sous la coupole). Alors, dans l’adieu beau et grave de vos proches, vous marchiez seul à la mort choisie et volontaire, non pénible.

On remerciait les coupoles.

 


Martin Winckler, « Choisir sa mort », vidéo par Jean-Paul Hirsch.
Sur publie.net (à paraître aussi dans publie.papier) : Martin Winckler, Le cahier de transmissions 5 récits sur ce thème.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 28 octobre 2012
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