l’oeil dans la ville

on pourrait progressivement remplacer la ville même par nos usages réseaux


On tombait sur son trépied jaune au hasard des rues et des points de grande densité d’échange. Le processus d’expérimentation avait commencé. On pouvait n’y pas prêter attention, confondre facilement avec un de ces appareils pour les géomètres. Mais la présence des camionnettes indiquées security juste à côté ne trompait pas, ni la fréquence avec laquelle désormais on croisait l’oeil rond et bleu.

Bien sûr on pouvait y rester parfaitement indifférent – c’est même ce qui était recherché, qu’on les confonde avec une banale mesure de géomètres, et qu’on passe son chemin sans les voir. Chacun n’était-il pas accaparé, à tout instant, sur les trottoirs de la ville, par ses propres appareils à communiquer, émettre et recevoir, les écrans pas plus grands que la main qui nous servent de repère, et à nous-mêmes nous définir ?

Il paraît qu’une fois l’expérience en production, selon le vocable consacré, on pourrait se suffire de captations satellites, au pire de discrètes antennes rivées sur les toits. Pour l’instant, on travaillait plein face, à même la rue.

L’appareil identifiait donc votre PTA (totalité ondes personnelle), à partir de quoi le nuage de votre présence réseau se redessinait très vite. À qui téléphoniez-vous et pour dire quoi, que consultiez-vous du web sur votre appareil, et aussi – facile avec votre agenda et vos carnets de contact – le lieu où vous vous rendiez et pour quoi y faire.

D’ailleurs moi, qui n’avait rien à faire ici et qui m’était arrêté une seconde photographier l’appareil, j’avais bien vu que le type dans le véhicule bleu Security avait à cet instant lâché son journal et s’était détourné pour me regarder.

L’enjeu était considérable. On posait désormais comme hypothèse que la ville n’était pas cet ensemble de rues, de bâtiments, de bureaux, de transports. Mais que la ville n’était telle que pour matérialiser notre réseau de relations, l’infini et grouillant nuage de notre totalité relationnelle.

Qu’on arrive donc à l’établir indépendamment des murs, des rues, des lieux où dormir et manger, par simple inventaire – mais sur l’ensemble du territoire de la ville et en chacun de ses points de densité – quelle était la figure de ce réseau, et on pourrait considérablement simplifier la ville même, voire l’annuler.

Ne resteraient plus que cela, nos relations. L’expérience avançait vite. Pour ma part, touriste en cette ville, c’est la première fois que j’étais directement confronté à un de ces enregistreurs, et la camionnette attenante.

Nul doute que cet article soit déjà intégré dans l’ensemble en construction.

 

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 24 novembre 2012
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