[37] chaque jour j’attache moins de prix à l’intelligence

J’avais montré à Marcel Proust l’ensemble des livres publiés à son propos que j’avais accumulés chez moi. Il m’avait demandé comme à son habitude de clore mon rideau, pourtant la porte-fenêtre de mon étroit bureau est orientée au nord et donne sur le portail côté rue, c’est par ici que nous étions arrivés directement dans ma voiture quand je l’avais pris à la gare – notre projet était d’aller voir la Grenadière puis Saché, la pièce où sont mes livres n’a donc guère d’autre lumière que celle de la grande dalle 27 (...)


J’avais montré à Marcel Proust l’ensemble des livres publiés à son propos que j’avais accumulés chez moi. Il m’avait demandé comme à son habitude de clore mon rideau, pourtant la porte-fenêtre de mon étroit bureau est orientée au nord et donne sur le portail côté rue, c’est par ici que nous étions arrivés directement dans ma voiture quand je l’avais pris à la gare – notre projet était d’aller voir la Grenadière puis Saché, la pièce où sont mes livres n’a donc guère d’autre lumière que celle de la grande dalle 27 pouces qui me sert de salle de travail. Il est d’ailleurs chaque fois plus à l’aise, mon invité, pour s’y déplacer d’un glissement de doigt sur le pavé tactile, et je veille à avoir toujours sur l’écran, avant même son arrivée, l’ensemble de ses textes. J’avais préparé les ouvrages, ceux qui m’intéressent, Tadié, Gracq, Richard. Il avait du mal avec les extraits que je lui lisais du Proust de Beckett – je lui ai lu alors un chapitre de Compagnie, il a admis combien la démarche de jeunesse de Samuel Beckett, écrivant en anglais sa lecture de À la recherche du temps perdu, était pertinente. J’ai lu à voix haute le début du Gilles Deleuze, Proust et les signes, puis en entier le bref chapitre que Maurice Blanchot lui consacre dans Faux Pas (« C’est ça, me disait Proust, c’est exactement ça »). Puis il s’est saisi du petit exemplaire rouge des PUF de Gilles Deleuze, mais la petite taille des caractères, et l’évolution de la typographie depuis le début de l’autre siècle, le lui rendaient abstrait et étranger. Alors j’ai rouvert le Deleuze et lu le passage concernant le petit pan de mur jaune dans la Vue de Delft. Et puis le passage sur le télescope psychique et le rapport de l’optique à la narration (« les trois machines ») après quoi, à sa demande, je lui ai raconté la mort de Gilles Deleuze comment et pourquoi, et il est resté longtemps silencieux. Je lui mis alors en main ce livre grand format avec des images de lui et de sa vie – je redoutais (n’y ayant pensé qu’ensuite) qu’il découvre la double-page incluant ses cinq portraits mortuaires et évidemment c’est sur celle-ci qu’il s’est arrêtée d’abord. « Ce cher Segonzac », a-t-il seulement commenté, à propos de ce dessin fait de face, et ignorant celui de Man Ray comme celui d’Helleu. « J’aurais dû mourir plus souvent, mon frère aurait accueilli foule », a-t-il prononcé tandis que je cherchais d’autres livres (Theodor Adorno, sa Théorie esthétique plutôt que ses Petits commentaires sur Proust, et bien sûr les textes de Walter Benjamin – « qui vous a traduit des premiers », j’ai ajouté). Je le sentais inquiet, comme agité. Il s’amusait cependant de me voir manipuler mon édition numérique de sa Recherche avec les suites d’occurrences, et ce que j’extrayais des statistiques de l’analyseur grammatical. Je l’ai vu surpris d’un Thomas Bernhard dont il s’était saisi. Et puis soudain prendre deux étagères plus haut mes Baudelaire : « Voilà, me dit-il, voilà ce que je cherchais. Lui seul a bien parlé de mon livre. »

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 6 décembre 2012
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