Gilbert Simondon | beauté des objets techniques

"du mode d’existence des objets techniques" enfin à nouveau disponible




• 2 livres essentiels de Gilbert Simondon

 

 

note du 25 avril 2016 Alors qu’approche enfin, ce vendredi 29 avril au théâtre de Fos-sur-Mer, la présentation du webdoc Chant acier à partir des textes écrits en atelier d’écriture à l’aciérie ArcelorMittal, cette page de Simondon qui en a été un des accompagnateurs.

 

note initiale, janvier 2014
Il était impossible à trouver depuis des mois et des mois. Pourtant, combien de philosophes et penseurs, de Deleuze à Stiegler, à s’être usés les yeux dessus.

Pour moi, Simondon n’est pas celui qui m’a appris la noblesse de l’objet technique, mais à savoir la penser et l’accepter en tant que telle.

Paru en 1958, ce livre est une sorte de classique souterrain, qui se déploie de toute façon, même dans cette sorte d’anonymat. Il n’y a pas un paragraphe là qui ne soit pas tout frais, tout vivant, encore plus passionnant avec nos propres objets techniques.

Pour suivre la piste Simondon, passez sur cette page Tiers Livre d’une rencontre avec Vincent Bontems, ou cette série d’entretiens vidéo avec Gilbert Simondon.

Pour moi, le livre tout neuf de cette édition révisée ça tombe bien : ce qui résonne sous les mots de l’usine écrite dans l’atelier Fos-sur-Mer, les incursions avion, photographie, téléphone et autres dans mes digressions Proust, et tout ce voisinage de huit mois à Orsay-Saclay, où chambre à protons et accélérateur linéaire, une fois scientifiquement obsolètes, sont utilisés comme oeuvres d’art...

FB

 

Gilbert Simondon | les objets techniques ne sont pas directement beaux en eux-mêmes


Sans doute, il serait possible d’affirmer qu’il y a une transition continue entre l’objet technique et l’objet esthétique, puisqu’il y a des objets techniques qui ont une valeur esthétique, et qui peuvent être dits beaux : l’objet esthétique pourrait alors être conçu comme non-inséré dans un univers, et détaché comme l’objet technique, puisqu’un objet technique pourrait être considéré comme objet esthétique.

En fait, les objets techniques ne sont pas directement beaux en eux-mêmes, à moins qu’on n’ait recherché un type de présentation répondant à des préoccupations directement esthétiques ; dans ce cas, il y a une véritable distance entre l’objet technique et l’objet esthétique ; tout se passe comme s’il existait en fait deux objets, l’objet esthétique enveloppant et masquant l’objet technique ; c’est ainsi que l’on voit un château d’eau, édifié près d’une ruine féodale, camouflé au moyen de créneaux rajoutés et peints de même couleur que la vieille pierre : l’objet technique est contenu dans cette tour menteuse, avec sa cuve en béton, ses pompes, ses tubulures : la supercherie est ridicule, et sentie comme telle au premier coup d’œil ; l’objet technique conserve sa technicité sous l’habit esthétique, d’où un conflit qui donne l’impression du grotesque. Généralement, tout travestissement d’objets techniques en objets esthétiques produit l’impression gênante d’un faux, et paraît un mensonge matérialisé.

Mais il existe en certains cas une beauté propre des objets techniques. Cette beauté apparaît quand ces objets sont insérés dans un monde, soit géographique, soit humain : l’impression esthétique est alors relative à l’insertion ; elle est comme un geste. La voilure d’un navire n’est pas belle lorsqu’elle est en panne, mais lorsque le vent la gonfle et incline la mâture tout entière, emportant le navire sur la mer ; c’est la voilure dans le vent et sur la mer qui est belle, comme la statue sur le promontoire. Le phare au bord du récif dominant la mer est beau, parce qu’il est inséré en un point-clef du monde géographique et humain. Une ligne de pylônes supportant des câbles qui enjambent une vallée est belle, alors que les pylônes, vus sur les camions qui les apportent, ou les câbles, sur les grands rouleaux qui servent à les transporter, sont neutres. Un tracteur, dans un garage, n’est qu’un objet technique ; quand il est au labour, et s’incline dans le sillon pendant que la terre se verse, il peut être perçu comme beau. Tout objet technique, mobile ou fixe, peut avoir son épiphanie esthétique, dans la mesure où il prolonge le monde et s’insère en lui. Mais ce n’est pas seulement l’objet technique qui est beau : c’est le point singulier du monde que concrétise l’objet technique. Ce n’est pas seulement la ligne de pylônes qui est belle, c’est le couplage de la ligne, des rochers et de la vallée, c’est la tension et la flexion des câbles : là réside une opération muette, silencieuse, et toujours continuée de la technicité qui s’applique au monde.

L’objet technique n’est pas beau dans n’importe quelles circonstances et n’importe où ; il est beau quand il rencontre un lieu singulier et remarquable du monde ; la ligne à haute tension est belle quand elle enjambe une vallée, la voiture, quand elle vire, le train, quand il part ou sort du tunnel. L’objet technique est beau quand il a rencontré un fond qui lui convient, dont il peut être la figure propre, c’est-à-dire quand il achève et exprime le monde. L’objet technique peut même être beau par rapport à un objet plus vaste qui lui sert de fond, d’univers en quelque sorte. L’antenne du radar est belle quand elle est vue du pont du navire, surmontant la plus haute superstructure ; posée au sol, elle n’est plus qu’un cornet assez grossier, monté sur un pivot ; elle était belle comme achèvement structural et fonctionnel de cet ensemble qu’est le navire, mais elle n’est pas belle en elle-même et sans référence à un univers.

C’est pourquoi la découverte de la beauté des objets techniques ne peut pas être laissée à la seule perception : il faut que la fonction de l’objet soit comprise et pensée ; autrement dit, il faut une éducation technique pour que la beauté des objets techniques puisse apparaître comme insertion des schèmes techniques dans un univers, aux points-clefs de cet univers. Comment, par exemple, la beauté d’un relais hertzien placé sur une montagne, et orienté vers une autre montagne où est placé un autre relais, apparaîtrait-elle à celui qui ne verrait qu’une tour de médiocre hauteur, avec une grille parabolique au foyer de laquelle est placé un très petit dipôle ? Il faut que toutes ces structures figurales soient comprises comme émettant et recevant le faisceau d’ondes dirigées qui se propage d’une tour à l’autre, à travers les nuages et le brouillard ; c’est par rapport à cette transmission invisible, insensible, et réelle, actuelle, que l’ensemble formé par les montagnes et les tours en regard est beau, car les tours sont placées aux points-clefs des deux montagnes pour la constitution du câble hertzien ; ce type de beauté est aussi abstrait que celui d’une construction géométrique, et il faut que la fonction de l’objet soit comprise pour que sa structure, et le rapport de cette structure au monde, soient correctement imaginés, et esthétiquement sentis.

L’objet technique peut être beau d’une manière différente, par son intégration au monde humain qu’il prolonge ; ainsi, un outil peut être beau dans l’action lorsqu’il s’adapte si bien au corps qu’il semble .le prolonger de manière naturelle et amplifier en quelque façon ses caractères structuraux ; un poignard n’est réellement beau que dans la main qui le tient ; de même, un outil, une machine ou un ensemble technique sont beaux quand ils s’insèrent dans un monde humain et le recouvrent en l’exprimant ; si l’alignement des tableaux d’un central téléphonique est beau, ce n’est pas en lui-même ni par sa relation au monde géographique, car il peut être n’importe où ; c’est parce que ces voyants lumineux qui tracent d’instant en instant des constellations multicolores et mouvantes représentent des gestes réels d’une multitude d’êtres humains, rattachés les uns aux autres par l’entrecroisement des circuits. Le central téléphonique est beau en action, parce qu’il est à tout instant l’expression et la réalisation d’un aspect de la vie d’une cité et d’une région ; une lumière, c’est une attente, une intention, un désir, une nouvelle imminente, une sonnerie qu’on n’entendra pas mais qui va retentir au loin dans une autre maison. Cette beauté est dans l’action, elle n’est pas seulement instantanée, mais faite aussi du rythme des heures de pointe et des heures de nuit. Le central téléphonique est beau non par ses caractères d’objet, mais parce qu’il est un point-clef de la vie collective et individuelle. De même, un sémaphore sur un quai n’est pas beau en lui-même, mais comme sémaphore, c’est-à-dire par son pouvoir d’indiquer, de signifier l’arrêt ou de laisser la voie libre. De la même manière encore, en tant que réalité technique, la modulation hertzienne qui nous parvient d’un autre continent, à peine audible, rendue par instants inintelligible sous les brouillages et la distorsion, est techniquement belle, parce qu’elle arrive chargée du franchissement des obstacles et de la distance, nous apportant le témoignage d’une présence humaine lointaine, dont elle est l’épiphanie unique. L’audition d’un proche et puissant émetteur n’est pas techniquement belle, parce qu’elle n’est pas valorisée par ce pouvoir de révéler l’homme, de manifester une existence. Et ce n’est pas seulement la difficulté vaincue qui rend belle la réception du signal émané d’un autre continent ; c’est le pouvoir qu’a ce signal de faire surgir pour nous une réalité humaine qu’il prolonge et manifeste dans l’existence actuelle, en la rendant sensible pour nous, alors qu’elle serait restée ignorée bien qu’elle soit contemporaine de la nôtre. Le « bruit blanc » possède une beauté technique aussi grande qu’une modulation ayant un sens, lorsqu’il apporte par lui-même le témoignage de l’intention d’un être humain de communiquer ; la réception d’un bruit de fond ou d’une simple modulation sinusoïdale continue peut être techniquement belle quand elle s’insère dans un monde humain.

Ainsi, on peut dire que l’objet esthétique n’est pas à proprement parler un objet, mais plutôt un prolongement du monde naturel ou du monde humain qui reste inséré dans la réalité qui le porte ; il est un point remarquable d’un univers ; ce point résulte d’une élaboration et bénéficie de la technicité ; mais il n’est pas arbitrairement placé dans le monde ; il représente le monde et focalise ses forces, ses qualités de fond, comme le médiateur religieux ; il se maintient dans un statut intermédiaire entre l’objectivité et la subjectivité pures. Quand l’objet technique est beau, c’est parce qu’il s’insère dans le monde naturel ou humain, comme la réalité esthétique.

 

© Gilbert Simondon, Du mode d’existence des objets techniques, Aubier, Philosophie, nouvelle édition.

LES MOTS-CLÉS :

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1ère mise en ligne 7 décembre 2012 et dernière modification le 25 avril 2016
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