« Un philosophe, c’est quelqu’un qui fait la révolution dans son cerveau. »

celui qui lit dans l’autobus, rencontre avec Vincent Bontems


« Quand tu es jeune, tu es toi-même une page vierge. »

Presque je pourrais simplement reprendre ces notes griffonnées à la volée dans mon cahier et les laisser là, dans le désordre d’un cut-up, sans rien dire de plus.

« Le besoin de fracturer la langue. »

Puisque c’était si calme, pour une fois du soleil dehors, et le silence de ce bâtiment en lisière de forêt (avant qu’on y construise un bout de ville, paraît-il). Dans l’autre angle du bureau un autre Vincent, lui spécialiste de mécanologie en astrophysique, et je le retrouverai plus tard sur le quai de la gare – quand rien ne distingue un astrophysicien qui prend le train d’un autre voyageur, ça doit être ça, la relativité et pourquoi dans Einstein il y a tant d’expériences à partir des trains de l’époque (et de leurs pendules de gare en gare).

« Une poésie de l’objet technique, qui permette de faire rentrer la personne à l’intérieur de l’appareil. »

Les phrases que je recopie dans mes carnets sont des notations exactes – mais séparées de leur contexte, on les prive de quoi ? Là, tout de suite, je ne me vois pas bien marcher à l’intérieur de mon Kindle ou de mon MacAir... L’homme n’est pas, par rapport à l’objet individualisé, en situation existentielle de domination subie : à rouvrir Gilbert Simondon, souvent évoqué avec Vincent Bontems, je peux replacer la phrase dans ce qu’il devait à cet instant évoquer, et que j’avais noté parce qu’à l’intersection de mon propre imaginaire. Il y a quoi, encore, dans ces notes griffonnées, parce que toute l’attention était pour l’écouter – la philosophie comme exercice oral, parce qu’interrogeant sans cesse le discours et la construction mentale ?

« Le mouvement en science est désubstancialisé : il est comme rien, disait Galilée, et l’imaginaire est tout dans la substancialisation, donc présente le mouvement comme catégorie vécue, reçue, importante, alors qu’il n’est qu’une métaphore. »

Mais de quoi nous parlions, sinon, à ce moment, d’avoir à raisonner sur un principe de réalité qui ne nous était en aucun cas représentable, et que peut-être ce pourrait être un point de jonction entre la littérature et la science...

« J’aime autant les objets artistiques que les objets scientifiques, mais ils ne participent pas d’une même nature – les rapprocher trop simplement ne sert à rien. »

La dureté que je trouve à ses phrases recopiées correspond bien à la dureté de sa façon même de parler, au net et au précis – philosophe parmi gens de savoir, avec lesquels la réalité étudiée ne s’embarrasse par de manières –, et quand bien même dans ces cas-là il vous le dit dans cette chaleur de l’accueil, et avec un bon sourire comme à dire : alors, tu oses la joute ?

« Qu’est-ce que je demande ? Un ordinateur, un tableau blanc et une armoire à ranger des bouquins. Je suis payé pour avoir du loisir. »

La provocation n’est jamais loin dans ce qu’il dit. Ainsi, la science utile, ainsi, le laboratoire du chercheur ne lui servent à rien ? Ensuite, il n’aurait rien à faire ici, salarié d’un établissement national, qu’à regarder le beau temps par la fenêtre ? Mais si vous tombez dans le piège, c’est lui qui vous ramasse, et revient sur la distinction que Platon faisait entre jeu, loisir et travail. C’est bien en s’appuyant sur Platon qu’il dit :

« Puisque dans le loisir il y a la lecture, et quand je lis j’ai travaillé. »

Son binôme de bureau sourit vaguement – ces deux-là ont un lourd projet ensemble –, et replie son MacBook sur quels secrets concernant la dynamique des étoiles, ou bien la correction optique des données d’observation d’un système stellaire en formation si c’est depuis l’Antarctique qu’on l’observe ? Ne pas se laisser entraîner dans la machine-pensée sophistiquée qui vous parle tranquillement, dans le temps ouvert d’une après-midi de soleil. D’ailleurs, le Platon de Vincent Bontems, un épais tome noir, sert de soubassement à son écran d’ordinateur et je pense que sur mon propre bureau j’ai aussi un épais livre noir pour rehausser le socle du mien, mais c’est la Bob Dylan Encyclopedia, que j’avais achetée papier juste pour l’avoir en CD-ROM. 

« Le métier d’un intellectuel c’est de lire énormément. »

Oui, moi je pensais, mais je pourrais lire des kilotonnes en plus de ce que je lis déjà (ou toutes les envies de relecture non assouvies, reprendre à nouveau Racine, Montaigne, Simenon) ne m’amèneraient pas forcément là où il s’embarque avec son binôme de bureau dans les nuages moléculaires du fond de l’univers. Alors il fait quoi, ici, exactement, Vincent Bontems ?

« Un philosophe c’est quelqu’un qui fait la révolution dans son cerveau. On se livre à des expériences sur la pensée. Être philosophe ici, c’est discuter avec tous les champs du savoir et avoir l’humilité d’en recevoir. Tenir tous les bouts ensemble, disait Bachelard. Ne pas faire de la mécanologie en astrophysique, mais faire que les énergies deviennent convergentes : s’interroger sur la conception des objets, faire de la philosophie dans un rapport collaboratif. »

Il serait quand même, ici qu’il collabore directement avec les physiciens, passé dans leur camp ?

« Je n’ai pas la compétence technique pour faire tourner une équation. »

Mais je me dis, moi, en recopiant la phrase, que ce faire tourner est un drôle d’objet en lui-même, dans ce qu’il désigne des modes d’existence et de la réalité. Est-ce qu’on aborderait alors de plus près les choses sérieuses, et cette étrangeté pour le CEA d’avoir recruté les services d’un philosophes au milieu de tous ses savants ?

« J’ai cinq métiers, en fait. »

On commence à en savoir un peu plus. L’interrogation sur la notion d’objet, lorsque ceux qui l’explorent scientifiquement ne peuvent le rejoindre que de façon abstraite. Les conférences à aller faire sur la méthodologie de pensée, dans les autres centres de recherche de l’établissement, et que ça passe d’abord. Et puis la collaboration directe avec des scientifiques pour faire, comme par cette mécanologie de l’astrophysique, qu’un champ neuf devienne énonçable.

« Rester fidèle à l’épistémologie, mais en l’appliquant à des objets neufs. La technique, l’industrie, l’entreprise étaient jusqu’ici considérés par la philosophie comme des objets indignes. »

Et que dans une telle phrase on aurait les deux figures tutélaires les plus présentes dans cette conversation que tisse Vincent Bontems, Bachelard pour l’épistémologie, Simondon pour l’objet technique. Et dans les 2 métiers qu’il faut ajouter aux 3 premiers pour que ça en fasse 5, il y a la coordination et l’édition de la vieille Revue de synthèse (fondée en 1900...), mais devenue projet parfaitement emblématique puisque revue de sciences sociales, mais présente dans près de 6 300 bibliothèques scientifiques, où chacun écrit dans sa langue sans se plier à l’anglais véhiculaire (« Considérer que chacun aujourd’hui peut et doit maîtriser trois langues, alors les idées circulent. »), éditée par l’allemand Springer. Et, presque aux antipodes, l’atelier Simondon que Vincent anime à Normale Sup.

« Faites des statistiques. En sciences de la nature, 20% des articles sont des articles solitaires. Quand on prend l’économie ou la sociologie, le taux descend à 50%. Quand on arrive aux humanités, il n’y a plus que 6% d’articles collectifs. Le capital symbolique les dessert. »

Comment ne pas penser fortement à ce qui se passe pour la littérature, dans ce moment où l’exercice qu’on en invente par le web met à mal l’idée de l’auteur solitaire, mais ne dispose pas encore de ce capital symbolique qui lui était attaché...

« Sortir du cloisonnement et de la morgue. »

Il lâche ça tout à trac, Vincent, et là aussi je veux bien reprendre à mon compte pour web et littérature.

« Bachelard disait : ne pas étudier un objet avec une méthode qui soit moins évoluée que l’objet étudié. »

Et ça aussi, je veux bien reprendre pour la littérature. Au fait, c’est quoi, pour lui, la littérature ? J’ai noté des bouts de phrase décousues. Vincent Bontems parle de ses propres découvertes, et de sa propre écriture, dans l’adolescence :

« ... quelque chose de plus brutal... on s’empare de la réalité, on se soumet à une épreuve... »

Et que ces phrases vont bien avec les deux noms qui reviennent le plus, Michaux et Reverdy. Il y a aussi un troisième nom qui vient, celui de Pierre Bergounioux : mais pas comme écrivain, juste comme voisin. C’est qu’il est né juste là, dans la vallée de Chevreuse, Vincent Bontems. Et puis le gout des sciences, la prépa littéraire mais en suivant quand même ce sur quoi travaillaient les copains de l’autre prépa, celle de maths. Une période où on demandait aux khâgneux de maths de lire 3 livres de littérature dans leur année – passerelles qui se sont détissées. C’est en dilettante, de l’autre côté de la cloison, qu’il découvre par eux les structures de groupe et l’équation de Fourier, qui interroge l’irréversibilité. Puis Normale Sup à Fontenay, et là revenir à ce terrain où mathématiques et philosophie se répondent, l’année de Québec ensuite, à l’UqaM, et la rencontre avec Etienne Klein qui lance ce laboratoire de réflexion sur les nano-technologies...

C’est l’heure. Il y a le bus qui prend le personnel des deux implantations du CEA sur le plateau de Saclay pour les ramener à Paris, porte d’Orléans. Une demi-heure en vase clos, paysage urbain défilant, rituel bi-quotidien. « Les livres m’accompagnent tout le temps », m’avait dit Vincent, mais quand je lui opposai la porte ouverte du bureau, les tâches sur l’ordinateur (« on devrait imposer à tous les chercheurs une après-midi par semaine sans Internet », prétend-il), c’est par cette double demi-heure du corps immobile dans l’autobus et paysage urbain défilant qu’il me répond : le rendez-vous de lecture le plus régulier et le plus dense, parce que le plus concentré, et séparé de tout autre activité. Il n’y a plus qu’à appliquer à soi-même la recette.

 

Au fait, pour la voix de Vincent Bontems, sur Bachelard notamment, ne vous privez pas de France Culture. Et son livre sur Bachelard, toujours devant nous :


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 8 mai 2012 et dernière modification le 18 octobre 2013
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