Saclay | la plus petite bibliothèque du monde

traversée du laboratoire sciences de la matière du CEA


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C’est juste en passant dans le couloir, sortant de la rencontre avec Étienne Klein.

Un bureau qui n’est pas un poste de travail, avec la place vide pour les mains au milieu, mais une table avec des livres étalés, visibles depuis le couloir – presque un de ces petits commerces qu’on voit dans les rues ou les vide-greniers, donc je rentre.

Pas n’importe qui, notre interlocuteur : recruté en tant que philosophe, le seul, prétend-il même (conversation à venir, puisque moi de revenir).

Et c’est bien une bibliothèque que propose la table dans l’entrée, via la porte ouverte, pour tous ceux qui passent dans le couloir. Pas d’inscription, pas de fiche de prêt, pas de date limite de retour. On entre, on feuillette, on prend, on ramène.

Evidemment, dans ma caboche, repartant lentement par les arbres jusqu’au bus qui mène au RER, des questions en cavalcade lente.

Par exemple, que dans l’année Québec, et pour la seule de ma vie, j’ai eu un bureau et même deux (et même trois, un bref espace de temps). Comme je les aimais, ces heures où arrivant à la fac Québec/Laval ou Montréal/UdeM, je m’installais dans ce provisoire isolement neutre du bureau, combien la concentration est différente (même si à Montréal ça voulait dire les deux heures de cours ou atelier ensuite), et la porte ouverte aux étudiants qui ne se privaient pas d’entrer. Inconcevable dans nos facs TGV, les profs qui bloquent leurs cours sur 2 jours, et à peine un porte-manteau pour poser ses affaires. Et ma résidence sur le plateau de Saclay est une résidence nomade, du coup se prendre à rêver de ce que ça donnerait, sur la même période ou seulement sur un mois, de disposer d’un bureau dans un couloir du genre de celui-ci, et quel écrit en résulterait (mais c’est nul, ce que je dis : avant le CEA, j’avais eu un très dense moment de travail avec mon MacAir et la clé 3G au Relais du Christ de Saclay, mon bureau est dans mon sac).

Par exemple, que j’aie l’envie de ce billet, à propos de la table entraperçue, juste après avoir passé un petit paquet d’heures (ça vous prend combien de temps, votre site ? bien justement, mon temps est le temps de mon site) sur traversée de la médiathèque de Poitiers, donc inscription sociale d’une curiosité intellectuelle à éveiller, susciter, et matériellement accueillir. Et ici c’est le contraire. La bibliothèque qui diffuse par porosité ou granularité jusqu’à la cellule la plus élémentaire de la socialité – mais socialité quand même, puisque posant l’espace du travail comme espace public, la table visuellement offerte, matériellement saisissable.

Donc micro-bibliothèque ou micro-monde, lié à une actualité, exigeant – important – la décision économique, dans le labo (donc Étienne Klein) de maintenir un budget délibérément inutile, puisque les livres ne seront ni recensés ni inventoriés, juste proposés, et qu’ils ne sont pas directement reliés à l’activité qui s’exerce ici, mais s’effectue au nom même de la curiosité dont ces livres sont le dépôt matériel. Incidemment, le paradoxe que chacun ici travaille devant ordinateur, que nos livres numériques sont donc accessibles, mais que pour susciter le désir d’accès il faudrait cette médiation de la table, et que nous ne savons pas l’établir – tandis que la table témoigne en elle-même d’un choix affirmé (le titre de Stiegler, le titre sur carte et territoire) provoque le geste du feuilletage, précisément ce désir.

Et puis quoi, pour finir ? Dissoudre toutes les grandes bibliothèques pour rêver partout, écoles, ateliers, bureaux, cantines de chantier, d’une répartition générale de cette plus petite bibliothèque du monde ?

Attendant le bus, question qui revenait : et s’il ne devait y avoir qu’un seul livre de littérature, parmi les livres proposés – et puisque la littérature est l’absente (et que ce serait un des enjeux en retour de cette résidence), lequel dans les très récentes nouveautés j’y installerais en douce, pour voir, à mon prochain passage ? Tiens, pourquoi pas Volodine...

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 21 avril 2012
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Messages

  • Je suis assez persuadé qu’il faudrait qu’il y ait des petites bibliothèques partout pour surprendre et susciter de manière continue le désir de la lecture...

    Voir en ligne : XG Blog_Notes

    • C’est tout-à-fait magnifique, on dirait que quelqu’un a ouvert la porte de chez lui et qu’il propose ses livres. Ça agrandit les possibles, les interactions avec l’autre, les échanges de pensées. Ça crée des ponts, des petits ponts pour tisser un monde heureux.

  • Rejoindre un lieu sur le plateau de Saclay, c’est parcourir des terres, des chemins.
    Le piéton est rare, et les voies dédiées en disparition.
    Marcher n’est pas un exploit, mais un phénomène. Dans ces lieux où personne n’avance à quelques kilomètres par heure, des lieux restent cachés aux parebrises.

    Lasser ses chaussures, c’est partir à la découverte de sentiers débattus.
    Les chemins s’ouvrent, une clairière où sont installés deux bancs. Première rencontre, inespérée. Je m’immisce parmi ce duo, à l’écart des bâtiments du Parc Orsay Club où est située la CAPS, mon point de départ.
    J’ai oublié de préciser mon trajet, peut-être qu’il n’avait pas d’importance au final. Le rendez-vous était à l’Orme des Merisiers, le CEA encore une fois. Une rencontre était prévue avec le « bibliothécaire ».
    Mon regard se porte alors à un coin de la clairière. Derrière un buisson, dissimulé de ses compagnons de tâches, isolé, git un fauteuil. Moderne, apparu pour l’informatique, il est là, attaqué par la mousse, fixé dans la terre. Son usage n’est plus, contrairement à ces bancs, adaptés à leur environnement.
    Alors il se cache, on le cache.

    Marcher, c’est être sur la brèche, la frontière entre deux mondes.
    Une voie piétonne sépare deux mondes. D’un côté, une forêt protégée par la commune, des arbres pêlemêle poussant les uns sur les autres. De l’autre, un complexe de bâtiment en construction, les pelouses taillées, l’humain.
    Le chemin sillonne à travers ces deux visions puis débouche… à l’intérieur d’une propriété gardée. Comme quoi, l’infiltration est parfois plus évidente par les chemins existants.

    Voici le récit, d’un retour à la bibliothèque, pour rencontrer le maître des lieux

    Voir en ligne : http://www.tierslivre.net/spip/spip...