[43] lumière matérialisée et palpable

Soit le premier passage de poiriers en fleurs :
« Ayant quitté Paris où, malgré le printemps commençant, les arbres des boulevards étaient à peine pourvus de leurs premières feuilles, quand le train de ceinture nous arrêta, Saint-Loup et moi, dans le village de banlieue où habitait sa maîtresse, ce fut un émerveillement de voir chaque jardinet pavoisé par les immenses reposoirs blancs des arbres fruitiers en fleurs. C’était comme une de ces fêtes singulières, poétiques, éphémères et locales qu’on vient (...)


Soit le premier passage de poiriers en fleurs :

« Ayant quitté Paris où, malgré le printemps commençant, les arbres des boulevards étaient à peine pourvus de leurs premières feuilles, quand le train de ceinture nous arrêta, Saint-Loup et moi, dans le village de banlieue où habitait sa maîtresse, ce fut un émerveillement de voir chaque jardinet pavoisé par les immenses reposoirs blancs des arbres fruitiers en fleurs. C’était comme une de ces fêtes singulières, poétiques, éphémères et locales qu’on vient de très loin contempler à époques fixes, mais celle-là donnée par la nature. Les fleurs des cerisiers sont si étroitement collées aux branches, comme un blanc fourreau, que de loin, parmi les arbres qui n’étaient presque ni fleuris, ni feuillus, on aurait pu croire, par ce jour de soleil encore si froid, voir de la neige, fondue ailleurs, et qui était encore restée là, après les arbustes. Mais les grands poiriers enveloppaient chaque maison, chaque modeste cour d’une blancheur plus vaste, plus unie, plus éclatante, comme si tous les logis, tous les enclos du village fussent en train de faire, à la même date, leur première communion. »

Soit le deuxième passage de poiriers en fleurs :

« Cultivés en quinconces, ces poiriers plus espacés, moins avancés que ceux que j’avais vus, formaient, séparés par des murs bas, de grands quadrilatères de fleurs blanches, sur chaque côté desquels la lumière venait se peindre différemment, si bien que toutes ces chambres sans toit et en plein air avaient l’air d’être celles du Palais du Soleil, tel qu’on aurait pu le retrouver en Crète et elles faisaient penser aussi aux chambres d’un réservoir ou de telles parties de la mer que l’homme pour quelque pêche ou ostréiculture subdivise, quand on voyait, selon l’exposition, la lumière venir se jouer sur les escaliers comme sur les eaux printanières et faire déferler çà et là, étincelant parmi le treillage à claire-voie et rempli d’azur des branches, l’écume blanchissante d’une fleur ensoleillée et mousseuse. »

Soit le troisième passage de poiriers en fleurs :

« En l’attendant je fis quelques pas, je passais devant de modestes jardins. Si je levais la tête, je voyais quelquefois des jeunes filles aux fenêtres, mais même en plein air et à la hauteur d’un petit étage, çà et là, souples et légères, dans leur fraîche toilette mauve, suspendues dans les feuillages, de jeunes touffes de lilas se laissaient balancer par la brise sans s’occuper du passant qui levait les yeux jusqu’à leur entresol de verdure. Je reconnaissais en elles les pelotons violets disposés à l’entrée du parc de M. Swann, passé la petite barrière blanche, dans les chauds après-midi du printemps, pour une ravissante tapisserie provinciale. Je pris un sentier qui aboutissait à une prairie. Un air froid y soufflait, vif comme à Combray ; mais, au milieu de la terre grasse, humide et campagnarde qui eût pu être au bord de la Vivonne, n’en avait pas moins surgi, exact au rendez-vous comme toute la bande de ses compagnons, un grand poirier blanc qui agitait en souriant et opposait au soleil, comme un rideau de lumière matérialisée et palpable, ses fleurs convulsées par la brise, mais lissées et glacées d’argent par les rayons. »

Soit l’ultime passage de poiriers en fleurs :

« Gardiens des souvenirs de l’âge d’or, garants de la promesse que la réalité n’est pas ce qu’on croit, que la splendeur de la poésie, que l’éclat merveilleux de l’innocence peuvent y resplendir et pourront être la récompense que nous nous efforcerons de mériter, les grandes créatures blanches merveilleusement penchées au-dessus de l’ombre propice à la sieste, à la pêche, à la lecture, n’était-ce pas plutôt des anges ? J’échangeai quelques mots avec la maîtresse de Saint-Loup. Nous coupâmes par le village. Les maisons en étaient sordides. Mais à côté des plus misérables, de celles qui avaient un air d’avoir été brûlées par une pluie de salpêtre, un mystérieux voyageur, arrêté pour un jour dans la cité maudite, un ange resplendissant se tenait debout, étendant largement, sur elle l’éblouissante protection de ses ailes d’innocence en fleurs : c’était un poirier. »

Ceci posé et relu, vous posez de suite votre adhésion à l’association des anti-Proust (ils existent). D’autant qu’on n’est pas dans la partie chantier, mais bien dans celle que Proust a révisée et éditée lui-même. D’un poirier l’autre, le dispositif narratif est réduit à l’élémentaire – « pour arriver là où elle habitait, nous longions de petits jardins », presque une caricature : le narrateur accompagne Saint-Loup et Rachel (ça finira mal), on chemine dans la banlieue, on passe un coin de rue on décrit le poirier, on arrive à la maison suivante on décrit le poirier, on arrive à un autre coin de rue on décrit le poirier et voilà. Encore je laisse les poiriers secondaires, comme lorsqu’on passe devant la mairie : « c’était un village ancien, avec sa vieille mairie cuite et dorée devant laquelle, en guise de mâts de cocagne et d’oriflammes, trois grands poiriers étaient, pour une fête civique et locale, galamment pavoisés de satin blanc », où c’est l’image de la mairie cuite qui compte, et le convenu de l’image pour les poiriers sert à les mettre au second plan.

C’est connu – c’est même assez basique dans le contrat entre l’intervenant et celui qui écrit : le texte avance, il tente la résolution d’une intuition, d’une impression. Ce qui s’en écrit n’a pas épuisé l’intuition ou l’impression, et dans le texte juste écrit on va apercevoir, comme ici, trois, quatre traces successives comme de quelque chose qui agirait à coups de bélier sous la surface du texte pour enfin déchirer la page et s’y installer. Alors, en général, on travaille avec celui qui vient de nous lire ce texte, pour comprendre ce surgissement progressif, savoir où précisément il s’installe, à quel étiage de mots, et où il n’a pas su trouver sa bonne résolution. Alors on peut reconstruire le texte en fonction de ce surgissement. Proust aurait pu gommer ses trois premiers passages avec poirier en fleur (il y en a huit au total) pour ne garder qu’une page qui, elle, aurait été d’anthologie – poème de la présence du poirier en fleurs dans la Recherche.

Ainsi, prenons-les à rebours : en arriver à cette quintessence, presque allégorique, qui n’inclut plus rien de visuel, sinon le mouvement même qui le fait advenir à la présence, mais permet de conclure le paragraphe par le verbe être, donc, sans contestation possible, la réalité même faite texte – jusqu’à l’hypallage, puisque c’est l’innocence qui est en fleurs, et non le poirier : « mystérieux voyageur, arrêté pour un jour dans la cité maudite, un ange resplendissant se tenait debout, étendant largement, sur elle l’éblouissante protection de ses ailes d’innocence en fleurs : c’était un poirier ». Pourtant, que le pénultième est beau – il ne lui manquait rien, il est bruissement, il est peinture impressionniste, il vit et s’anime dans la page, il emporte avec lui tout l’abstrait de la lumière, et le mot « poirier » est en amont : « un grand poirier blanc qui agitait en souriant et opposait au soleil, comme un rideau de lumière matérialisée et palpable, ses fleurs convulsées par la brise, mais lissées et glacées d’argent par les rayons ». Dans l’anté-pénultième, et deuxième de la série prélevée, on en était resté à un stade classique de l’image, compression des deux infinitifs (faire et déferler), suivi du double traitement du participe présent (dans sa forme verbale puis adjective : étincelant avant blanchissant) : « faire déferler çà et là, étincelant parmi le treillage à claire-voie et rempli d’azur des branches, l’écume blanchissante d’une fleur ensoleillée et mousseuse ». Alors évidemment, lu dans cet ordre, le premier semble quelqu’un qui voudrait faire du Proust sans arriver à mieux que la phrase de Proust telle qu’on la connaît, si belle et rêveuse, mais comme un accomplissement tranquille et imagé de la langue : « ce fut un émerveillement de voir chaque jardinet pavoisé par les immenses reposoirs blancs des arbres fruitiers en fleurs ».

Il faut se faire à l’idée : pourquoi Proust, pour arriver à cette page où la déstructuration même de l’image devient essence de la phrase, n’a pas supprimé une suite d’étapes aussi artificielle. Sauf que, précisément, l’effet de zoom devient manifeste, comme par grossissements successifs. Mais ça, Proust sait très bien le faire dans un seul passage. Ce principe de recomposition narrative, il l’emploie constamment, faisant avancer le récit par nappes (voir la première rencontre avec Bergotte, chez les Swann). Peut-être que, pris par la construction très élaborée d’un mini coup de théâtre (venir avec Saint-Loup dans la banlieue, être laissé seul un instant par Saint-Loup, voir Saint-Loup revenir avec Rachel et la reconnaître comme la fille du bordel à bas prix de l’après Gilberte, enfin établir avec Rachel leur convention de silence) fait que la ponctuation par paysage banlieue n’est pas pour lui l’axe essentiel du récit, et que le grossissement d’abstraction posé à chaque poirier successif n’a que la vocation technique de faire avancer le récit Rachel.

On ne saura pas. On restera avec nos poiriers, à la fois prévisibles, puisque ainsi répétés, et différents : la déstructuration même de la lumière, jusqu’à la présence réelle qui adviendra par l’allégorie du voyageur, sans même que le texte ait à se faire image.

Mais c’est bien un fonctionnement essentiel de la marche en avant séquencée du récit proustien, qui vaut pour les salons comme pour les êtres, ou les figures comme celle de la jalousie, voire même de la marche du narrateur vers son livre à écrire. Apprenons en retour à accepter pour nous ces coups de bélier sous le texte de ce que nous ne maîtrisons pas de lui, et s’y inscrira par les étapes même de la métamorphose à quoi il contraint la langue.

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 17 décembre 2012
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