#Proust 46 | sur lesquels ma langue se charge de faire rouler de glaciales avalanches qui les engloutiront

de ce "voyageur" qui inlassablement arpente la Recherche...


Longtemps, je me suis heurté à Proust comme à un mur. Une promesse plus qu’une obligation, mais je n’avais pas les clés pour y entrer. J’avais vingt-cinq ans, je savais que, si je voulais écrire, Proust était sur le chemin. Mais voilà, je n’y accédais pas. Si je promenais en permanence avec moi le premier volume de l’ancienne édition Pléiade en trois tomes, ces phrases qui partaient en spirale ne participaient pas de la même illusion de réalité, dûment représentée, que j’étais fondé par Balzac, Stendhal, Flaubert et les autres à en attendre. Puis un jour, monté dans un avion pour l’Inde, un froid matin de février 1980, les phrases s’étaient enchaînées avec une précision de cataclysme, et plus besoin de réalité désignée : seul le langage, et son rapport à l’imaginaire, au fonctionnement même de l’imaginaire quand on lit, depuis toujours et rassemblant toutes nos lectures, devient l’objet tranchant et aigu de chaque mot. Dans l’avion du retour, cinq semaines plus tard, j’en étais à Albertine disparue. Depuis, Proust est dans mon cycle des relectures. Une fois tous les deux ans, reprendre un Flaubert, ou la joie d’un Stendhal. Tous les ans, il y aura un moment Nerval, un moment Montaigne, un moment Jules Verne. Saint-Simon, depuis deux décennies, une sorte d’accompagnement technique, une passerelle entre les lectures – quand je dois passer d’une lecture à l’autre, je reprends Saint-Simon, et j’en ai fait ainsi déjà deux fois et demie le tour complet. Tous les ans, c’est ainsi Balzac pour trois semaines, Jules Verne ou Simenon pour deux, et Proust pour un mois, et au bout de trente ans ça vous fait bien trois lectures complètes.

C’est dangereux, relire : on aura tendance à fixer la relecture sur les mêmes passages qui vous étonnent toujours autant (hier soir, la promenade de Mme Swann le dimanche matin au pied de l’Arc de Triomphe) et négliger ceux qui vous auront semblé plus épais ou opaques – on reprend Doncières ou le petit train de la Raspelière, et on oublie Venise ou les grandes dérives sur l’art du Temps retrouvé. On peut relire dix fois Combray sans reprendre Albertine disparue, et pourtant la loi première de ce livre, c’est bien en quoi sa circularité est incontournable et implacable.

Découvrir comment Proust compose par séries et récurrences. Sur les chambres et les maisons, sur le sommeil et les rêves. Et relisant ce matin la première et plus fameuse variation sur le sommeil, au tout début de la Recherche, celle qui ouvre par la formule magique, « un homme qui dort », je retrouve comme infiniment familier le mot « voyageur » : « l’étendue de la campagne déserte où le voyageur se hâte vers la station prochaine ; et le petit chemin qu’il suit va être gravé dans son souvenir par l’excitation qu’il doit à des lieux nouveaux »… Une simple recherche, et découvrir alors qu’il y a soixante-trois occurrences du mot voyageur dans la Recherche (et bien plus dans les textes adventices, les voyages vers les cathédrales ou Venise, et les traductions de Ruskin). Laissons tomber les occurrences trop simples : à Combray, ce sont les Parisiens qu’on appelle « les voyageurs » (à eux qu’on offre les asperges, quel tour de force que ce morceau, aussi), et plus tard, bien sûr, les personnages même de la Recherche qui font chemin vers la Raspelière. Alors on découvre bien autre chose. D’abord, que Proust n’invente pas : l’allégorie du voyageur est une permanence de la peinture dès qu’elle offre un paysage, et c’est pour cette même fonction que Proust l’invite dans ses pages – quand Proust écrit : « le même plaisir qu’à voir, dans un paysage de Turner ou d’Elstir, un voyageur en diligence, ou un guide, à différents degrés d’altitude du Saint-Gothard », la petite silhouette donnant la hauteur et la perspective du Saint-Gothard permettant aussi de renforcer le peintre fictif Elstir par le peintre réel Turner…

Mais la fréquence et la régularité du « voyageur » dans la Recherche en fait un personnage comme Charlus ou Bloch – la seule différence c’est qu’il est toujours muet (il serait le seul personnage muet de la Recherche ?), et qu’il est par définition en mouvement. Et ce mouvement même est une question : la géographie biographique de Proust est restreinte et dénombrable – la Hollande, la Bretagne, Venise, Trouville et Nice ou Cannes, ses excursions vers les cathédrales picardes. Proust n’a pas de désir du lointain, ni d’Amérique ni de Chine, quand bien même par exemple il a haute conscience de l’esthétique japonaise ou chinoise, et que l’art japonais des fleurs se déroulant dans l’eau limpide rejoindra la Recherche dans une de ses allégories centrales.

Le « voyageur » de Proust est précisément celui qui donne à la Recherche une géographie discrète, qui déborde celle et du narrateur et de l’auteur – voire des personnages eux-mêmes, dont aucun n’est de ces voyageurs, retour d’Afrique, d’Australie ou d’Amérique. Confirmation par le fait qu’une des quatre occurrences du mot « Afrique » dans la Recherche correspond à une figure presque équivalente du voyageur, son équivalent optique qu’est l’« astronome » : « quand, pour ne rien perdre du phénomène extraordinaire que j’aurais été contempler au bout du monde, je tenais mon esprit préparé comme ces plaques sensibles que les astronomes vont installer en Afrique, aux Antilles, en vue de l’observation scrupuleuse d’une comète ou d’une éclipse » (et noter, par cette « plaque sensible », une nouvelle occurrence des usages de la photographie, sans en citer le mot). Confirmation que Proust aurait pris le risque d’aller « au bout du monde », si cela lui avait permis d’approcher un phénomène extraordinaire : mais c’est bien la société parisienne, des Verdurin ou des Guermantes, ou bien la sexualité et la jalousie, qui est pour lui ce bout du monde, et il suffit de rester dans sa chambre pour y atteindre, si c’est la littérature le voyage.

Je n’ai pu me retenir d’une sorte de cut-up à partir de ce personnage, « le voyageur » ou « un voyageur », à mesure qu’il arpente la Recherche : c’est le monde entier qu’il lui brosse comme arrière-fond discret, et Proust a besoin de cet arrière-fond pour que le livre devienne total, et amorce donc sa possibilité circulaire. De même, à reprendre toutes ensemble les occurrences de ce voyageur, le fait qu’il n’hésite pas à nous embarquer dans le passé, que ce soit le passé féodal, le temps des pèlerins marcheurs au temps des cathédrales (magnifique) ou même l’arche de Noé, au temps du déluge. Et bien curieuse aussi, pour le même voyageur, cette fonction d’être « l’inconnu », celui qui séjourne dans une ville sans nom et repart, celui à qui on a parlé dans un wagon une nuit et puis est parti. L’art du roman, dans Proust, va partout avec sa déconstruction et le refus de le dresser comme genre établi : le roman est présent dans À la Recherche du temps perdu par tous les romans possibles qu’on tisse dans un arrière-fond, où on les abandonnera, marcheurs de l’horizon.

Des soixante-trois occurrences du mot, en voici trente-quatre : la trente-cinquième est prise à Baudelaire – puisqu’il est un personnage éminent et imprévu de ce livre, retrouvez-la ?

j’entendais le sifflement des trains qui, plus ou moins éloigné, comme le chant d’un oiseau dans une forêt, relevant les distances, me décrivait l’étendue de la campagne déserte où le voyageur se hâte vers la station prochaine

comme le bouquet qu’un voyageur nous envoie d’un pays où nous ne retournerons plus, faites-moi respirer du lointain de votre adolescence ces fleurs des printemps que j’ai traversés moi aussi il y a bien des années

ils m’annonçaient l’immense étendue où déferlent les blés, où moutonnent les nuages, et la vue d’un seul coquelicot hissant au bout de son cordage et faisant cingler au vent sa flamme rouge, au-dessus de sa bouée graisseuse et noire, me faisait battre le cœur, comme au voyageur qui aperçoit sur une terre basse une première barque échouée que répare un calfat et s’écrie, avant de l’avoir encore vue : – La mer !

dans le petit cabinet sentant l’iris, je ne voyais que sa tour au milieu du carreau de la fenêtre entr’ouverte, pendant qu’avec les hésitations héroïques du voyageur qui entreprend une exploration ou du désespéré qui se suicide, défaillant, je me frayais en moi-même une route inconnue et que je croyais mortelle

comme l’est à la fiction d’un roman le wagon sur la banquette duquel le voyageur le lit pour tuer le temps

ainsi un voyageur arrivé par un beau temps au bord de la Méditerranée, incertain de l’existence des pays qu’il vient de quitter, laisse éblouir sa vue, plutôt qu’il ne leur jette des regards, par les rayons qu’émet vers lui l’azur lumineux et résistant des eaux
et se rencognait, avec l’incuriosité, dans l’engourdissement du voyageur ensommeillé qui rabat son chapeau sur ses yeux pour dormir dans le wagon qu’il sent l’entraîner de plus en plus vite, loin du pays où il a si longtemps vécu et qu’il s’était promis de ne pas laisser fuir sans lui donner un dernier adieu

pour un être qu’on n’a jamais vu mais dont on se plaît à s’imaginer qu’on a conquis l’amitié, par donner une physionomie particulière et immuable à ce voyageur artiste et blond qui m’aurait emmené sur sa route, et à qui j’aurais dit adieu au pied de la cathédrale de Saint-Lô, avant qu’il se fût éloigné vers le couchant

est-ce cela le voyageur ravi dont parle Ruskin ?

et j’étais comme le voyageur qui, ayant eu le soleil devant lui en commençant une course, constate que les heures sont passées quand il le voit derrière lui
un instant ses regards croisèrent les miens, comme ces ciels voyageurs des jours d’orage qui approchent d’une nuée moins rapide, la côtoient, la touchent, la dépassent
alors qu’au sommet de la colline de Laon la nef de la cathédrale ne s’était pas posée comme l’Arche du Déluge au sommet du mont Ararat, emplie de Patriarches et de Justes anxieusement penchés aux fenêtres pour voir si la colère de Dieu s’est apaisée, emportant avec elle les types des végétaux qui multiplieront sur la terre, débordante d’animaux qui s’échappent jusque par les tours où des bœufs, se promenant paisiblement sur la toiture, regardent de haut les plaines de Champagne ; alors que le voyageur qui quittait Beauvais à la fin du jour ne voyait pas encore le suivre en tournoyant, dépliées sur l’écran d’or du couchant, les ailes noires et ramifiées de la cathédrale

mais comme le voyageur, déçu par le premier aspect d’une ville, se dit

grâce à une sorte de voyage inverse où c’est la villégiature qui vient vers le voyageur
mais trop peu aussi pour empêcher un employé de porter ma valise jusqu’à un fiacre et pour ne pas prendre, en marchant derrière lui, l’âme dépourvue d’un voyageur qui surveille ses affaires

mais à côté des plus misérables, de celles qui avaient un air d’avoir été brûlées par une pluie de salpêtre, un mystérieux voyageur

chose si naturelle, donne à ces voyageurs le même plaisir étrange et délicieux que nos boulevards à un Asiatique

les difficultés, l’inquiétude et enfin la joie que donne la sécurité – si insensible à celui qui n’est pas menacé de la perdre – au voyageur perplexe et dépaysé

comme le voyageur retrouve, presque semblables, les maisons couvertes de terre, les terrasses que purent connaître Xénophon ou saint Paul

le même étonnement qu’un voyageur, après avoir tenu compte, pour imaginer la singularité des mœurs dans un vallon sauvage de l’Amérique Centrale ou de l’Afrique du Nord, de l’éloignement géographique, de l’étrangeté des dénominations de la flore, éprouve à découvrir, une fois traversé un rideau d’aloès géants ou de mancenilliers, des habitants qui (parfois même devant les ruines d’un théâtre roman et d’une colonne dédiée à Vénus) sont en train de lire Mérope ou Alzire

un jour prochain le voyageur qui, au fond de la Bourgogne, s’arrêtera dans le petit village de Charlus pour visiter son église

le même plaisir qu’à voir, dans un paysage de Turner ou d’Elstir, un voyageur en diligence, ou un guide, à différents degrés d’altitude du Saint-Gothard

je pensais à tel voyageur jeté sur la grève, empoisonné par des herbes malsaines, grelottant de fièvre dans ses vêtements trempés par l’eau de mer

alors le solitaire languit seul […], il s’attarde sur la plage, telle une étrange Andromède qu’aucun Argonaute ne viendra délivrer, comme une méduse stérile qui périra sur le sable, ou bien il reste paresseusement, avant le départ du train, sur le quai, à jeter sur la foule des voyageurs un regard qui semblera indifférent, dédaigneux ou distrait

de même, au pied de ma demi-glace jaunâtre au citron, je vois très bien des postillons, des voyageurs, des chaises de poste sur lesquels ma langue se charge de faire rouler de glaciales avalanches qui les engloutiront

les chasseurs ailés, aux teintes changeantes, filaient vers les gares, au ras de leur bicyclette, pour rejoindre les voyageurs au train du matin

à l’idée que les distances parcourues dans ce voyage vertical sont les mêmes que sur le sol et que, dans cette autre direction, où les mesures nous apparaissent autres parce que l’abord nous en semblait inaccessible, un aéroplane à deux mille mètres n’est pas plus loin qu’un train à deux kilomètres, est plus près même, le trajet identique s’effectuant dans un milieu plus pur, sans séparation entre le voyageur et son point de départ, de même que sur mer ou dans les plaines, par un temps calme, le remous d’un navire déjà loin ou le souffle d’un seul zéphyr raye l’océan des eaux ou des blés
comme une belle chose regrettable derrière le voyageur emporté dans la nuit

il me faudrait, comme un voyageur qui revient par la même route au point d’où il est parti
que ne vienne plus une seule fois à son esprit l’image que se formait celui qui n’était pas encore un voyageur, ou un mari, ou un criminel, ou un isolé

que je ne découvrisse pas au hasard de mes promenades quelque place inconnue et spacieuse dont aucun guide, aucun voyageur ne m’avait parlé

puis tout d’un coup un souvenir lui revint d’un voyageur avec qui il avait fait connaissance en wagon, une nuit, et qui lui avait laissé sa carte

pour le fuir comme un voyageur poursuivi par le mascaret, je tournais en cercle autour des places noires d’où je ne pouvais plus sortir

les aspects variés de ma vie, les différences de perspective, comme un accident de terrain, de colline ou château, qui, apparaissant tantôt à droite, tantôt à gauche, semble d’abord dominer une forêt, ensuite sortir d’une vallée, et révéler ainsi au voyageur des
changements d’orientation et des différences d’altitude dans la route qu’il suit

comme ces amis momentanés que le voyageur s’était faits dans une ville et qu’il est obligé d’abandonner quand il la quitte, parce que c’est là qu’eux, qui ne partent pas, finiront leur journée et leur vie comme s’il était là encore, au pied de l’église, devant la porte et sous les arbres du cours

 

Photo haut de page : hommage au voyageur arrivant en train à Combray, la Beauce et la voie ferrée juste avant Chateaudun.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 18 décembre 2012 et dernière modification le 7 juillet 2013
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