fascination pour la ville engloutie (poème)

on y perdait le jour, on y gagnait un grand calme


De tous temps les hommes avaient été fascinés par l’idée de villes englouties. Tant de contes et de légendes en découlaient. Tant d’initiatives malheureuses en avaient découlé aussi.

Pourtant, le perfectionnement des matériaux, des techniques d’assemblage, et surtout le savoir progressif qui permettait de capter un peu de l’énergie thermique ou sismique des grands fonds avait permis, dans plusieurs océans, comme une ceinture régulière, le développement de ces villes nouvelles.

Sans compter la protection qu’elles offraient contre le désordre de la surface, les guerres qui les agitaient et toutes ces catastrophes.

La demande pour rejoindre les nouvelles villes englouties étaient fortes. Mais elles-mêmes désormais, à mesure qu’elles s’émancipaient de la surface terrienne pour leurs matériaux, leur approvisionnement, leur commerce, devenaient réticentes à un développement trop massif ou trop rapide. D’autre part, s’établissait progressivement, de l’une à l’autre, un réseau de liaisons indépendantes – on s’acheminait bien vers deux mondes, un du dessus et un du dessous, mais celui du dessous était de plus en plus préférable.

On manquait d’échappées, de voyages, de distractions et loisirs ? Qu’en faisait-on, dans le triste dehors ? Et l’administration ici était simple, les décisions collectives remises à la communauté – on avait débarrassé ces bulles d’humanité restreinte d’une bonne part du couvercle et personnel politique qui grevait tant la vie dans le jour sec des villes d’en haut.

Si on avait longtemps échoué à bâtir les premières villes englouties, c’est qu’on ne les tentait pas par assez de fond, on n’osait pas assez s’éloigner des anciennes rives. Il fallait descendre où l’eau est sombre et sans jour, s’ancrer dans les fissures, aller au contact des sources chaudes, oublier la proximité et l’échange.

On reconstruisait à l’intérieur un jour artificiel qui était bien assez de jour. Les sas qui correspondaient aux anciennes portes servaient d’observatoire : ces portes et fenêtres qui ne s’ouvraient pas étaient importantes pour l’équilibre, la méditation, la solitude. Après quoi on revenait dans les bâtiments.

Pour le reste, les bornes de recharge bleues en points d’échange communauté, les lieux de contrôle, gestion et commande, voire production, ressemblaient beaucoup à ceux du monde d’en haut.

Ce qu’on avait gagné, c’est ce silence. Ce qu’on avait gagné, c’est ce calme : à quoi bon aller voir ailleurs, et de toute façon on ne pouvait pas. Et puis c’était si beau, en soi-même, dans le fond des fosses marines, ces hautes élévations compactes dont toutes les lumières (inépuisable énergie des sources marines) faisaient un monde de rêve et de vertige.

 

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 25 décembre 2012
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