[59] les modernes années n’apportent point de changement à la cité gothique

Un des questionnements qui peuvent nous hanter en permanence, c’est la légitimité même de la question du grand écrivain. À imaginer qu’on puisse le définir selon des catégories établies avec sûreté, reproductibilité, et susceptibles d’être collectivement admises, peu probable qu’on puisse y insérer Marcel Proust : beaucoup trop atypique pour n’importe quelle catégorie qu’on prétendrait lui assigner en commun avec n’importe lequel de son époque.
Pourtant, si c’est l’oeuvre elle-même qui en décide, elle fait son (...)


Un des questionnements qui peuvent nous hanter en permanence, c’est la légitimité même de la question du grand écrivain. À imaginer qu’on puisse le définir selon des catégories établies avec sûreté, reproductibilité, et susceptibles d’être collectivement admises, peu probable qu’on puisse y insérer Marcel Proust : beaucoup trop atypique pour n’importe quelle catégorie qu’on prétendrait lui assigner en commun avec n’importe lequel de son époque.

Pourtant, si c’est l’oeuvre elle-même qui en décide, elle fait son petit ménage : elle sait parfaitement nommer de qui elle hérite, et parfaitement nommer ce à quoi elle touche des rouages de la littérature et du monde. Juste, ce n’est pas parce que l’oeuvre le proclame (Huysmans ou Moréas s’en seraient revendiqués avec bien plus de force, et voir les hiérarchies des grands auteurs dans l’enquête de Jules Huret, 1891) que la littérature rétrospectivement l’accorde. Ainsi, combien je préférerais que le grand écrivain soit Mirbeau : des positions sociales qui s’accordent avec l’évolution du monde, et quand Mirbeau publie La 628 E8, le titre du livre c’est l’immatriculation de sa Charron-Girardot-Voigt, et le récit lui-même le voyage que Mirbeau accomplit en 1905, le premier récit d’une traversée automobile de l’Europe.

Seulement, ce n’est pas Mirbeau le grand écrivain, c’est Proust – et c’est une loi qui, elle, se revalide à chaque âge de la littérature (d’où l’importance de l’enquête de Jules Huret).

Alors entrer dans ce passage discret où Proust fait entrer l’odeur de pétrole dans le matériau même de la poésie. On est juste après le moment où Albertine et le narrateur aperçoivent au-dessus d’eux un avion, que Proust envoie par pur anachronisme à deux mille mètres de hauteur. Ensuite on goûte dans une boulangerie, et il n’y a aucune hiérarchie stylistique entre la présence au récit (tout le poids philosophique et le surgissement que peut prendre cette advenue à la présence – alors que Rilke même à cette période arpente aussi les rues de Paris et insèrera dans Malte Laurids Brigge un intérieur de crèmerie) de l’avion et de la pâtissière (après Rilke, un salut à Perec, autre inexplicable majeur, qui dans L’Infraordinaire nous assigne de faire attention à nos petites cuillers : « la remise en place des petites cuillers, des couteaux à fruit, eût été confiée, non à cette grande belle femme, mais, par économie travail humain, à une simple machine... »). Puis on remonte en voiture, et comme c’est la nuit, le narrateur tient à Albertine une conversation (sans nous la rapporter exactement cependant, alors que j’aurais aimé) sur le thème suivant : «  je lui récitai des vers ou des phrases sur le clair de lune, lui montrant comment d’argenté qu’il était autrefois, il était devenu bleu avec Chateaubriand [...] pour redevenir jaune et métallique avec Baudelaire et Leconte de Lisle ». Après quoi le narrateur lui récit en entier le poème de Hugo, Booz endormi (quel malheur de n’en avoir pas l’enregistrement par la voix de Marcel Proust), ce qui nous permet pendant ce temps de signaler qu’on est porte Maillot et qu’à cette magnifique mise en abîme de la représentation du réel « aux monuments de Paris s’était substitué, pur, linéaire, sans épaisseur, le dessin des monuments de Paris, comme on eût fait pour une ville détruite dont on eût voulu relever l’image » succède une note qui fait du narrateur un goujat vis-à-vis de la toujours confiante Albertine (« son étonnante docilité », dit aussi le narrateur) : « je n’osai lui dire que j’en aurais mieux joui si j’avais été seul ou à la recherche d’une inconnue ».

Quand on rentre dans l’appartement, magnifique passage sur la reconnaissance intuitive des odeurs, avec passage au mode général (non pas les odeurs immédiates de l’appartement, mais réminiscences de celles de Balbec) et quiconque a parcouru une fois la grande boucle qu’est la Recherche en retrouvera réminiscence – d’autant que ce sont les dernières pages de la Prisonnière, donc les dernières que Proust ait préparé lui-même pour l’édition. Odeurs qu’on reconnaît « rien qu’à la netteté avec laquelle, verticales et debout, elles se tenaient en tranches juxtaposées et distinctes », qui d’autre que Proust aurait jamais eu l’idée d’odeurs verticales ? Avant de repasser à l’univers visuel et nocturne : « dans un clair-obscur nacré qui ajoutait un glacé plus doux au reflet des rideaux et fauteuils de satin bleu » où elles étaient déjà par « la lumineuse congélation de l’ombre ».

Juste en amont, on a déjà positionné le contexte auditif, mais très discrètement (« j’entendais les tramways cheminer »), et voilà comment surgit la voiture invisible, le bruit devenu vent : « comme un vent qui s’enfle avec une progression régulière, j’entendis avec joie une automobile sous la fenêtre ». Rien que ce qui pour nous est le quotidien ou l’habituel, comme les sirènes du NYPD dans les films américains, la voiture en s’éloignant est devenue toutes les voitures : « cette odeur de pétrole qui, avec la fumée s’échappant de la machine, s’était tant de fois évanouie dans le pâle azur ». Préciosité ? Le contraire. Retour amont, la crudité de l’odeur d’essence se dit par la plus parfaite crudité de la phrase : « ... j’entendis avec joie une automobile sous la fenêtre. Je sentis son odeur de pétrole. »

Et la charge, donc, sur l’odeur de pétrole :

« Elle peut sembler regrettable aux délicats (qui toujours des matérialistes) et à qui elle gâte la campagne, et à certains penseurs (matérialistes à leur manière aussi), qui, croyant à l’importance du fait, s’imaginent que l’homme serait plus heureux, capable d’une poésie plus haute, si ses yeux étaient susceptibles de voir plus de couleurs, ses narines de connaître plus de parfums [...] comme une odeur devant quoi fuyaient les routes, changeait l’aspect du sol, accouraient les châteaux, pâlissait le ciel, se décuplaient les forces, une odeur qui était comme un symbole de bondissement et de puissance... »

La question posée est bien celle d’une poétique susceptible de se hisser à ces objets neufs, qui peuvent être considérés comme lui faisant violence. L’odeur de pétrole c’est l’exploitation de l’énergie fossile qui ne se reproduira pas, c’est les grandes raffineries mais l’accaparement par de grands groupes monopolistiques, rien de plus éloigné que la beauté naturelle et de ce qu’évoquait Proust juste en amont – «  l’odeur du compotier de cerises et d’abricots, du cidre, du fromage de gruyère ». Mais odeur qui d’emblée est liée à la cinétique dans l’espace de l’objet qui l’émet, la possibilité induite d’appropriation de l’espace et – exactement comme ce à quoi procède simultanément Cendrars (qui lui aussi, quand il écrira ses traversées en Alfa Roméo, sera un des explorateurs de ce que l’automobile change, ces années-là, à la construction même des fables) dans Prose pour le Transsibérien, où les ralentissements du train à son arrivée dans les villes, ou son accélération dans la steppe, conditionnent la perception visuelle et auditive, fait se pencher les poteaux télégraphiques – avec cette suite de notations « fuyaient les routes, changeait l’aspect du sol, accouraient les châteaux », Proust enroule littéralement l’espace fixe sur le point mobile duquel le perçoit le narrateur.

C’est ce qui résonne encore quand il revient ensuite à la représentation fixe, mais la ville alors comme tenue à distance : « aussi bien, pas plus que les saisons à ses bras de mer infleurissables, les modernes années n’apportent point de changement à la cité gothique ». Et que ce n’est pas un hasard si cette voiture qu’on ne voit pas, qui surgit dans la nuit et s’en va, dont on n’aura perçu que ce grognement et l’odeur de pétrole et de fumée, passe dans la Recherche au moment même où Albertine, littéralement au même instant (quand le narrateur se réveillera, Françoise l’informera qu’elle est partie) fait ses malles et sort de la vie du narrateur pour aller mourir. Voilà aussi, en gros, à quoi était destinée la poésie de l’odeur de pétrole, pensai-je ce matin, ruminant depuis deux jours ce texte et faisant mon plein de gas-oil sur le parking d’Auchan, pris dans le vent de décembre par la même odeur, et que certainement mon goût pour elle vient justement de ces voyages d’enfance, ou de ces étés sur la Nationale 10 à remplir le réservoir des camions espagnols et des touristes allemands, et que je peux bien être à Tokyo ou en Ontario, je me débrouillerai bien pour m’arrêter un instant dans une station-service en pleine ville ou sur la plus improbable autoroute juste pour la goûter encore, cette même odeur que Proust installe en littérature.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 29 décembre 2012
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