[58] je savais très bien que mon cerveau était un riche bassin minier

Proust et les cartes : géographie intérieure et noms de pays


« Je savais très bien que mon cerveau était un riche bassin minier, où il y avait une étendue immense et fort diverse de gisements précieux. »

Pas possible de laisser Marcel Proust parler de son propre cerveau sans y aller voir de plus près. Quitte à y trouver... des cartes.

Dans la métaphore du bassin minier intérieur, pour nous toute une richesse : d’abord parce qu’à la surface rien ne se voit — il faut le puits, et descendre. Immédiatement, si on applique la métaphore à la lettre, on est dans une disposition spatiale à multiples couches et profondeurs. Dans une mine, chaque galerie ne dispose que de son propre environnement : on ne se voit pas de l’une à l’autre, le réseau qu’elles forment est une arborescence qui ne peut chaque fois être considéré que depuis un seul de ses points. Enfin, une mine n’existe que parce qu’on la creuse, et ne crée sa richesse qu’à mesure qu’elle l’extrait dans la nuit minérale qui l’environne, toujours plus loin et sans plus de but au-devant que ce que Heidegger nommait les Holzwege, chemins des bûcherons dans la forêt, qui ne vont nulle part.

Proust donne à sa phrase un principe spatial, c’est une étendue. Le mot géographie n’est pas chez Proust un mot fort comme il l’est pour nous aujourd’hui, dans le déploiement de la ville et les voyages comme objet de consommation parmi les autres. Ce qui fait rêver le narrateur, c’est son atlas (la carte faite livre) et non pas la carte géographique elle-même — on en a juste une occurrence : « ces cimes bleues de la mer qui n’ont de nom sur aucune carte géographique ». Le n’ont de nom peu euphonique prouvant bien qu’on n’est pas dans une phrase haute densité. On a dans la Recherche des cartes d’invitation, des cartes de visite, des cartes à jouer, des cartes de pesage pour les événements hippiques, Albertine envoie une carte postale comme Odette envoyait une carte-album, et déjà apparaît la carte photographique d’identité... Il n’y a que sa jalousie pour contraindre Swann à se pencher sur une carte de la forêt de Compiègne « comme si ç’avait été la carte du Tendre » (qu’il aurait fallu écrire de Tendre) — ce pays imaginaire avec fleuves et rives du XVIIe siècle, qui aurait pu devenir pour l’auteur, dans sa quête d’une architecture pour son livre, un appui aussi fort que l’usage qu’il fait des Mille et Une Nuits.

La carte, pour Proust, ne dépasse pas l’utilité, comme dans cette liste surprenante insérée dans une parenthèse :

« .. vieux noms (noms de localités, documentaires et pittoresques comme une carte ancienne, une vue cavalière, une enseigne ou un coutumier, noms de baptême où résonne et s’entend, dans les belles finales françaises, le défaut de langue, l’intonation d’une vulgarité ethnique, la prononciation vicieuse selon lesquels nos ancêtres faisaient subir aux mots latins et saxons des mutilations durables devenues plus tard les augustes législatrices des grammaires) et en somme, grâce à ces collections de sonorités anciennes, se donnent à eux-mêmes des concerts... »

Même l’atlas, livre éminent de nos bibliothèques — et déjà au temps de Marcel Proust considérable prouesse de typographie et d’imprimerie — ne paraît timidement qu’une seule fois, quand Balzac ou Sand ou Sévigné ou, justement, les Mille et Une Nuits reviennent si souvent : « sa singularité géographique, la race qui l’habitait, ses monuments, ses paysages, je pouvais les considérer ainsi que dans un atlas, comme dans un recueil de vues... »

Comme l’Amérique, les grands ports sont absents de À la Recherche du temps perdu. L’imaginaire de Marcel Proust n’est pas d’abord un imaginaire géographique, mais son livre, lui, dans la constitution imaginaire de ses couches et de son étendue, retour à la mine, est cependant objet géographique — si la géographie se distingue de l’espace en tant qu’elle le décrit ?

Il n’y a pas d’édition complète de la Comédie humaine qui ne se sente tenue de produire pour ses lecteurs une carte de l’œuvre avec Béatrix en Bretagne, La Rabouilleuse à Issoudun, Grandet à Saumur, le Cabinet des Antiques à Alençon, le Curé de Tours à Tours et ainsi de suite. Nous-mêmes, instinctivement, dans notre perception spatialisée du monde, nous recréons probablement à mesure pour la Recherche une carte qui accompagne lieux, trajets et faits d’une manière qui est sans doute étrangère à Proust.

Et une représentation fractale, comme ces grossissements que nous sommes aujourd’hui habitués à contrôler d’un pincement de doigt sur nos écrans : chaque micro-monde proustien, Combray, Balbec, le 8e arrondissement de Paris, Venise ou Doncières occuperont tour à tour la totalité de l’espace et s’y complexifieront jusqu’aux escalier de service et fenêtres sur rue. On fait par défaut coïncider les scènes Balbec avec la plage de Cabourg et son hôtel, mais nous savons qu’un petit déplacement l’emmènera à Trouville, que les falaises aperçues peuvent être celles d’Étretat, et les paysages avec pommiers ceux de Beg-Meil. L’identification au lieu-source supposé principal peut se révéler stérile : Marcel Proust a fait son service militaire à Orléans, il en reste quoi dans Doncières ? Ah si, pourtant : le pont dont l’autre extrémité disparaît dans la brume, c’est compatible avec la Loire, mais incompatible avec un Doncières normand — en quoi cela nous gêne ?

Combray, on le sait, vient principalement d’un village près de Chartres nommé Illiers, qui a réussi la prouesse de se rebaptiser en Illiers-Combray, fait unique dans notre histoire littéraire. Mais on sait aussi que, lorsque la guerre fait irruption dans les deux derniers livres, l’importance prise par la catastrophe réelle du monde conduit Marcel Proust à faire d’un doigt tourner en rond son roman autour de Paris, jusqu’à transporter Combray aux franges de la Marne — devrait-on démolir et reconstruire Illiers-Combray en Champagne comme on a fait du temple de Karnak une fois construit le barrage d’Assouan ?

Rêvons plutôt à ce livre devenu carte, celle que ne nous a pas donnée Marcel Proust, et qui serait une véritable carte de Tendre avec ses fleuves, sa rive de mer, sa grande ville qui se déplie à l’infini en rues, chambres et couloirs comme le labyrinthe souterrain de la mine. Sur cette carte, une pression sur le mot salons nous rouvrira l’ensemble des cinq soirées qui font à la fois l’armature et le rythme souterrain du livre, une pression sur Albertine la ferait courir dans tout l’ouvrage, une pression sur jalousie ferait apparaître en transparence le visage anxieux de Swann.

Et comme on en voudrait l’inventaire, du cerveau bassin minier, pour tout ce qui n’est pas géographique, avec une galerie des souvenirs enfouis et des rêves non avouables, une galerie bibliothèque et une galerie science et optique, une galerie pour ses penumatiques, les très brefs messages qu’il envoyait circuler dans les tuyauteries parisiennes, et tant d’autres.

Quand bien même d’ailleurs cela devrait déplaire à Illiers-Combray, puisque Combray n’est pas vraiment ou pas seulement à Illiers et que la carte de Proust est souterraine — le mot authentique, chez Proust, vaut surtout pour les marquises : « Je les ai bien reconnus. C’est une marquise. Et authentique. Pas par les femmes », dit au bâtonnier de Cherbourg la femme du premier président de Caen, c’est tout dire. Dans le grand dessin qui représenterait son cerveau comme bassin minier, je suis sûr qu’en bas il n’y aurait qu’une légende : Proust est une fiction.

 

Pour qui veut aller plus loin sur ces questions de géographie et littérature :
- sur publie.net L’ange comme extension de soi et le carnet web de l’indispensable marcheur Karl Dubost.
- le livre récent de Bertrand Westphal chez Minuit, Le monde plausible, passionnant.
- salut respectueux aussi à l’ami éloigné, les travaux de Michel Lussault, son Dictionnaire de géographie, ou voir cette conférence.
- carte de Tendre ainsi que la terre et les merveilles, par BNF & Elf Aquitaine, ou l’âge d’or des cartes marines (mais tâchez de revenir !)
- la référence que demeure le En lisant en écrivant de Julien Gracq, même s’il reste volontairement à l’écart de Marcel Proust, probablement avec raison tant il a à développer son propre Balzac ou son propre Nerval, mais ce sera un autre billet, tiens...

 

Carte du pays de Tendre, 1654 – source : BNF & Elf Aquitaine

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1ère mise en ligne 1er janvier 2013 et dernière modification le 6 mai 2013
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