[69] le Funi, bien que ce ne fût nullement un funiculaire

pour celles et ceux qui ne croiraient pas que Proust a connu Baudelaire


« Nous allons donc enfin prendre ce Funi », dit Baudelaire. Et nous, pour une fois, nous pouvons tout dater avec exactitude. On est le 30 mars 1912. La veille, Proust a fait porter à Albert Nahmias, chargé – non pas de dactylographier lui-même – mais d’organiser le travail de transcription et de rémunérer la dactylographe – un chèque de 1 700 francs, pour les dernières cent pages. Ce n’est pas un mince travail : Nahmias déchiffre à haute voix les pages compliquées des cahiers et les dicte à la dactylographe. Il gardera 1 300 francs et lui en versera 400, il s’agit des pages 442 à 550 bis. Est-ce un hasard si Marcel Proust, tout le temps de cette dactylographie, est retombé dans une crise d’asthme qui l’a privé de toute activité pendant deux semaines pleines ? Le décès de la mère de Reynaldo Hahn l’a aussi beaucoup affecté, et probablement ses pertes boursières, qui lui avalent près de 40 000 francs dans cette même poignée de jours : Nahmias, qui gère ses opérations de change, ne fait pourtant qu’obéir à ses instructions. Il reviendra sur cette masse de jours perdus à la parution de son livre, dans une lettre à un critique littéraire nommé Ghéon, qui ne sait pas que ce sera son seul viatique pour la postérité : « Vous dites Monsieur que ce livre est une œuvre de loisir, que j’ai tout mon temps. Vous m’excuserez de ne pas entrer dans des détails sans intérêt pour vous ; je dirai seulement qu’une profession active n’est pas la seule chose qui puisse priver un homme de loisir, lui prendre son temps. Une maladie, par exemple, peut être aussi absorbante, aussi urgente, aussi fatigante, aussi vieillissante, que la pire des professions, même manuelle. » Nahmias était venu remercier, c’est par lui que nous savons la réponse que fait Baudelaire à Marcel Proust, lequel venait de tenir en gros ce même propos, concernant ces deux semaines où toute activité lui avait été interdite : « Si, il y a pire », dit Baudelaire. « Je ne crois pas », dit Proust. « La mort », dit Baudelaire. Étant trois, ils avaient tout simplement loué un fiacre. Après la remarque de Baudelaire, Proust avait appuyé son visage contre la vitre de la voiture et semblait contempler les maisons défiler. « Un pâle fantôme de la maison d’en face continuait indéfiniment à aquareller sur le ciel sa blancheur persistante », dit Nahmias. « Je me souviens de cette phrase, mais pas dans la partie que vous venez de dactylographier ? », dit Proust. « De toute façon, cette phrase ne tient pas, on n’y comprend rien », dit Baudelaire. « Alors elle restera comme ça, exactement comme ça, souvenez-vous en, Nahmias », dit Proust. « Que le soir est lent à mourir par ces soirs démesurés de l’été ! » dit Baudelaire. « On n’est pas en été, à peine arrivons-nous en avril », dit Proust. « C’était aussi une de vos phrases, dans la partie non dactylographiée – comme vous dites, quel mot élégant pour des Lettres... », dit Baudelaire. « Les maisons, dont la brume allongeait la hauteur, Simulaient les quais d’une rivière accrue, vous n’imaginez pas que je vais me contenter de vous recopier à l’infini, dit Proust ? ». Le fiacre les laissa au coin de la rue Steinkerque (« Un nom bien balzacien, dit Proust. – Oubliez-le », dit Baudelaire) et de la place Saint-Pierre. Le funiculaire avait été inauguré en 1900, il n’était plus un objet de curiosité, et à cette heure déjà tardive la cabine en serait quasi déserte. « Une crémaillère Strub », dit Nahmias, que le silence des deux autres gênait. Grâce au contrepoids à eau, on percevait à peine le système électrique de traction, la nacelle s’éleva en silence. Nahmias rapporte qu’il ne put se défendre d’une émotion bien vive, voyant les deux hommes de dos, à contrejour, tout près du wattman debout à l’extérieur sur le marche-pied, et regardant par le carreau arrière la ville s’abaisser, devenir plus vaste, puis perspective. « Paris change », dit Baudelaire. « Pas tant », rétorqua Proust. Puis, comme pour se faire pardonner : « Les deux mains au menton, du haut de ma mansarde... », mais Baudelaire ne répondit rien. Le grand gâteau à la crème du Sacré-Cœur, emblème réactionnaire d’une triste victoire, ne les intéressait pas. Ils restèrent là, sur la rambarde de pierre, jusqu’à la tombée complète (rapide en cette saison) du soleil sur l’étendue brillante des toits noirs, et cette réverbération du grouillement sonore de la ville, comme à la fois lointain et tout proche. Il paraît que Baudelaire (c’est toujours Nahmias qui rapporte) se détourna alors, sans même un au-revoir, et glissa dans les rues populaires et campagnardes de la Butte. Proust demeura pensif un moment. Comme le froid venait, Nahmias lui proposa un châle supplémentaire. Ils redescendirent par le funiculaire. « Funi, Baudelaire a bien dit Funi ? », demanda Proust.

 


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1ère mise en ligne et dernière modification le 1er janvier 2013
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