nous marchions dedans la roue

toute ressemblance avec l’édition numérique ne saurait être qu’arbitraire


C’étaient des temps sombres. Nous marchions dedans la roue. Nous marchions depuis si longtemps dans la roue.

La roue était faite pour qu’on y marche : les planches de bois recevaient des traverses où on posait le pied, à mesure que devant soi on avançait la roue tournait, et on pouvait être deux hommes, même trois là-dedans, alors on mettait les deux bras sur les épaules de qui vous précédait, la corde sur le treuil lentement remontait, hissait sa charge de pierres, ou de bois, ou de ce qu’il nous fallait du monde d’en bas.

Nous habitions ces hauteurs de pierre grise et sombre sur les étendues de mer. La lumière que captait les pierres était belle. On méditait, on lisait. On écrivait.

Marcher dans la roue était l’obligation qui permettait tout cela.

Il paraît que dans le monde d’en bas c’en était fini des livres, et de la lumière, et du méditer aussi. Du monde d’en bas nous provenait ce bruit, au lointain. Nous marchions dans la roue non plus pour en monter les pierres, le bois et ce qu’il nous fallait, mais simplement le tenir à distance, le monde.

On savait bien : qu’on arrête quelques semaines, à cause de la pluie, et du vent, ou du froid (et comme tout du vieux ciel rentrait par l’ouverture devant la roue), et le monde à nouveau s’était rapproché pour nous avaler. Alors on s’y remettait, à trois, chacun les bras sur les épaules de celui tout devant, pour monter, monter, et la roue tournait doucement – et on maintenait le monde d’en bas dans sa bonne distance.

Nous marchions dedans la roue.

version provisoire

 


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1ère mise en ligne et dernière modification le 8 janvier 2013
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