[87] les oeuvres écrites pour la postérité ne devraient être lues que par elle

C’était un de ces après-midi de brume, bruine et froid, où le Père-Lachaise, du moins dans cette zone relativement neuve de la division 85, sans le décor des tombes ornementées, et où se détachait le cube blafard des murs du crématorium, était quasi désert, sauf parfois une silhouette pressée. J’ai vu que Proust était comme souvent assis sur le rebord de la tombe, son costume noir fripé avait quelques moisissures dont il ne semblait pas gêné. Il était rasé (comme on l’avait enterré, les portraits sur son (...)


C’était un de ces après-midi de brume, bruine et froid, où le Père-Lachaise, du moins dans cette zone relativement neuve de la division 85, sans le décor des tombes ornementées, et où se détachait le cube blafard des murs du crématorium, était quasi désert, sauf parfois une silhouette pressée. J’ai vu que Proust était comme souvent assis sur le rebord de la tombe, son costume noir fripé avait quelques moisissures dont il ne semblait pas gêné. Il était rasé (comme on l’avait enterré, les portraits sur son lit de mort avaient été faits le lendemain du décès, et la toilette mortuaire le surlendemain), et considérait le nord-est, à son habitude. Je m’assis selon la mienne, sur la tombe d’en face, et sortis mon vieux tome 1 de l’édition Pléiade 1954. Il s’était familiarisé à ma présence silencieuse, et même les passants qui longeaient la grande allée proche ne le faisaient pas disparaître comme c’était arrivé si souvent. C’est ce jour-là, la première fois qu’il me fit signe. Sans parler, juste en me regardant, avec un mouvement de la main. Je traversai : c’est le livre, qu’il voulait. Je le lui donnai. Il le soupesa, puis examina la reliure, l’achevé d’imprimer, le feuilleta enfin, et sembla s’arrêter longtemps sur une page. J’attendais sur la tombe d’en face, discrètement, en jouant l’indifférent. Je n’ai pas vraiment conscience du temps qui a pu s’écouler. À nouveau, le cimetière allait fermer – on entendait la cloche, assourdie, au loin. Je me levai, reprit le livre qu’il me tendait, inclinai la tête. Peut-être parlerait-il ? Non. Peut-être, dans le visage triste, quelque chose non pas de souriant, mais de ferme, et d’ouvert. Vous comprenez pourquoi je suis attaché à ce vieux livre, dans sa reliure cuir, et ses caractères minuscules que j’ai du mal aujourd’hui à lire, atteignant un âge que Proust n’a pas atteint, et informé de ce que les ophtalmologistes disent obscurcissement du cristallin. Longtemps, je me suis demandé quelle était cette page, sur laquelle il s’était arrêté, sans s’intéresser à aucune autre, et comme s’il la lisait lentement, mot à mot, comme une grammaire nue. J’étais revenu fréquemment, dans les jours et les semaines suivantes, il n’était pas reparu – rien que le granit gris, et son nom.

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 13 janvier 2013
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